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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Xlie Pseaume

Quemadmodum desiderat, etc.

Racan· 66 vers

Tel qu’un cerf aux abois d’une trop longue courseVa chercher dans les eaux sa derniere ressource,Quand il se voit prés de mourir,Ainsi, quand le peché de l’Eglise me chasse,Afin de me faire perir,Je cherche mon salut dans les eaux de ta grace.

Au miserable estat où mon ame affligée,En se noyant de pleurs, tasche d’estre allegéeDe son juste et cruel ennuy,L’impie injurieux, en sa rage insensée,Me demandoit à voir celuyQu’on ne voit qu’en la foy, des yeux de la pensée.

Je passe en cet exil le plus beau de mon âgeA souffrir le mépris de ce peuple sauvage,Dont le Seigneur est offensé,Et dans le souvenir des douceurs innocentesDe mon contentement passéJe soulage l’ennuy de mes peines presentes.

Ton seul nom, ô grand Dieu ! remplissant ma memoire,Tous mes vers ne l’estoient que de ta seule gloireEt des grandeurs de nostre foy,Et mon cœur n’avoit point de plus grandes delicesQue de s’élever jusqu’à toy,Avecque les parfums qu’offroient nos sacrifices.

Mais à quoy me sert-il d’entretenir ma vieDu regret de Sion, que l’exil m’a ravie,Et du desir d’y revenir ?Dieu n’a-t-il pas promis à la troupe fidelleQu’un jour elle verroit finirSes ans et ses ennuis dans la joye éternelle ?

En ces vagues pensers de mon inquietude,Quelquefois mon esprit vole en la solitudeOù le Jourdain espand ses eaux,Et la cime d’Hermon, toujours verte et fleurie,Si delicieuse aux troupeaux,Quelquefois entretient ma douce rêverie.

De ces objets cheris, dont je n’ay que l’idéeEt les jours et les nuits mon ame est possedée,Ainsi que d’un mauvais demon ;Le Jourdain me paroist agité de tempeste,Et du haut du petit HermonJe pense voir lancer les foudres sur nos testes.

Loin des lieux où l’Eglise est à present banie,Dieu fera voir un jour sa misere finie,Avecque l’ennui qui la suit,Et se verra suivi le jour plein de merveillesD’une heureuse et devote nuit,Où sa seule louange occupera nos veilles.

Je lui diray : Mon Dieu, pren pitié de ma vie,Tu vois, en cet exil où tu l’as asservie,Toutes mes forces défaillir ;Si ta grace en tous lieux est mon pole et mon phare,Pourquoy me laisses-tu vieillirParmi l’impieté de ce peuple barbare ?

Tous mes os fremissoient des horribles blasphèmesDont leur rage offensoit tes puissances suprêmes,Qu’ils s’efforçoient de décrier,Lorsque ces nations grossieres et sauvagesFont semblant d’ignorer l’ouvrierDont tous les yeux du monde admirent les ouvrages.

Mais, mon ame, en ce lieu seras-tu toujours triste ?Sais-tu pas que celui qui t’aime et qui t’assisteJamais n’abandonne les siens ?Estein ces vains soucis où ta raison s’égare,Dans l’espoir de jouir des biensQu’à nostre heureux retour Israël nous prepare.

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources