Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xxie Pseaume
Deus Deus meus, respice in me, etc.
O mon Dieu, mon sauveur, veux-tu dans les ennuisQue je passe les jours, que je passe les nuits ?Seras-tu donc toùjours inflexible à mes plaintes ?Verras-tu sans pitié mes tragiques douleurs ?N’arresteras-tu point, en assurant mes craintes,Les torrens de mes pleurs ?
O pere inexorable ! ô pere tout-puissant !Veux-tu pour le pecheur condamner l’innocent ?Veux-tu mettre ton fils au rang de tes victimes ?Ta grace ou ta justice ont-elles donc permisQu’un Dieu se soit fait homme et meure pour les crimesQue l’homme avoit commis ?
N’as-tu pas pour les tiens la mesme affectionDe qui toutes les voix et les cœurs de SionExaltent la grandeur et la perseverance ?N’as-tu pas pour les tiens la mesme charitéDont nos peres jadis eurent la délivranceDe leur captivité ?
Quand ils t’ont invoqué, tu les as exaucez,Et moy je voy mes vœux jusqu’au ciel élancezAvecque mon encens s’en aller en fumée ;Je suis plus méprisé qu’un chetif vermisseau ;Mes jours sont à leur fin, lors que ma renomméeEst encore au berceau.
Tous ces gens sans honneur, tous ces lâches esprits,Ne me regardant plus que d’un œil de mépris,Semble que de ma perte ils m’imputent le blâme,Et disent hautement afin de m’éprouver :Pourquoy le Tout-puissant, qu’à son aide il reclame,Ne le vient-il sauver ?
Fay leur voir ton pouvoir, fay leur voir que je suisCeluy que la plus longue et la reine des nuitsDevoit produire au jour pour le salut du monde.Celuy qui se rendra des enfers triomphant,Celuy qui dans les flancs d’une vierge fecondeFut le pere et l’enfant.
Dés le premier moment je te donnay ma foy,Dés le premier moment j’eu mon recours à toy,Toy seul fus mon support, toy seul fus ma défense ;Que si des affligez ta bonté prend le soin,Detourne ce calice, et fay que ta puissanceMe secoure au besoin.
Je ne voy qu’apostats contre moy revoltez ;Leurs flames et leurs fers luisent de tous costez,Leur armée est sans nombre et leur haine sans bornes ;Je n’entens que clameurs de cris injurieux,Et semblent ces mutins, en élevant leurs cornes,Des taureaux furieux.
Nos ennemis communs ont conspiré ma mort,Leur rage contre moy fait son dernier effort ;Mes os sont disloquez, ma chair est consumée ;Et, courant en fureur sans ordre ni sans rang,Viennent comme lions de leur gueule affaméeSe gorger de mon sang.
Dans les longues ardeurs d’un invisible feu,Mon ame, se sentant defaillir peu à peu,De tristesse et d’amour également soupire,Et, brûlant pour un Dieu sans fin et sans pareil,Mon cœur en sa présence est comme de la cireQui se fond au soleil.
L’argile qu’un potier fait cuire en son fourneauSe pourroit comparer à ma livide peau ;Mes membres sont tremblans, ma veuë est égarée ;La force et la santé me quittent pour jamais ;Je brûle, je consume, et ma langue alteréeSe colle à mon palais.
Bien que mes os en poudre entrent au monument,J’espere de revivre, et dans le firmamentConsoler mes ennuis d’une éternelle joye ;Et ma chair déchirée en ce corps langoureux,Dont ces chiens affamez pensent faire leur proye,Ne sera point pour eux.
Ces esprits infernaux, ces tigres inhumains,Qui m ont percé de doux et les pieds et les mains,Ont encore à leur meurtre ajoûté l’avarice,Quand ils ont de concert, auparavant ma mort,Le jour que leur fureur apprestoit mon supplice,Jetté ma robe au sort.
Ils font de mes ennuis leur satisfaction,Ils repaissent leurs yeux de mon affliction,Ils augmentent leur joye en augmentant mes peines.Contre ces factieux à toy seul j’ay recours,Et ne puis ni ne veux des puissances humainesTirer aucun secours.
Détourne donc de moy le fer de ces méchans,De ces chiens affamez à ton oint s’attachans ;Sauve-moy des lions, sauve-moy des licornes,Et de tous les brutaux pleins de rage et d’erreur,Qui dans la seule foy doivent trouver des bornesAu cours de leur fureur.
De ce bien-fait utile autant que merveilleuxNos freres apprendront comme les orgueilleuxPeuvent estre soumis à ta juste puissance,Et le sang de Jacob fera par tout savoirQue la protection de la foible innocenceN’est qu’en ton seul pouvoir.
Tu te feras par-là reverer des mortelsQui dans les lieux sacrez parfument tes autels,Et craindre ta justice à tous les autres hommes.Ils diront que ton bras, si terrible pour eux,Fut au siecle passé, comme au siecle où nous sommes,L’appuy des malheureux.
Tu n’as point détourné ton visage de moy,Lors que mon oraison sur l’aisle de ma foyObtint pour les humains la grace de leur faute ;Et, quand dans ta maison j’exaltois ta grandeur,Fis-je pas resonner les voutes les plus nautesEn leur vaste rondeur ?
Dans le pain consacré sur ta table rompuTon peuple n’est-il pas divinement repû ?Ton corps est sa viande, et ton sang son breuvage ;Et d’un si merveilleux et si parfait bonheurToutes les nations de l’Euphrate et du TageBenissent le Seigneur.
Ceux même dont l’erreur sacrifie aux faux dieux,Se donnant comme nous au monarque des cieux,Comme nous prendront part aux honneurs du martyre ;Et les cœurs épurez par les feux et les fersSoumettront à tes lois le trosne de l’empireQui regit l’univers.
Ces fameux conquerans, ces vaillans potentats,Qui d’un sceptre d’acier regissent leurs estats,De ton celeste pain prendront leur nourriture,Et tiendront mesme rang en ce sacré repasQue les moindres, rendus par les loix de natureEsclaves du trépas.
Pour moi, qu’il a tiré d’un abysme d’ennuis,Et que sa seule amour a fait ce que je suis,Qui ne regne et ne vis que par elle et pour elleJe veux que tous mes fils honorent pour jamaisCeluy qui joint pour eux d’une chaisne éternelleLa justice et la paix.
132 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources