Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xxive Pseaume
Ad te, Domine, levavi, etc.
A toy seul, ô grand Dieu, je leveray mes vœux ;A toy seul mon bucher élevera ses feuxD’une devote vehemence :Toy seul as de mon cœur borné l’affection.J’ay mis mon esperance en ta protection,Et mon salut en ta clemence.
Si j’ay pour mon support ton invincible bras,Mes armes n’auront point la honte en mes combatsDe faire une lasche retraite,Ni je n’auray jamais la rage dans le cœurDe me voir sous les pieds d’un insolent vainqueurQui se rira de ma défaite.
Ceux qui se sont faits grands par leur iniquitéDont le faste orgueilleux n’orne la dignitéQue d’une fausse preudhommie,Plus leur haute fortune a d’éclat icy-bas,Et plus dans les honneurs qu’ils ne meritent pasEclatera leur infamie.
O Dieu ! qui des vertus es l’asyle et l’auteur,Puisses-tu sur la terre estre mon conducteurLors que mon ame est égarée,Et, dans ces lieux obscurs des vices frequentez,Faire que de ta grace et de tes veritezElle soit toûjours éclairée !
Si tu cheris les tiens comme aux siecles passez,Banni de mon esprit ces desirs insensezSecrets auteurs de ma tristesse,Et, dans la penitence à quoy je me soumets,Fay que l’eau de mes pleurs esteigne pour jamaisLe feu qui brûle ma jeunesse.
Si l’horreur de mon crime est indigne du jour,Fay moy voir des effets de cette ardente amourQui fut par ton Fils attendrie,Lors qu’il illumina ces pecheurs égarezQui, n’estant pas encor de ta grace éclairez,Se perdoient dans l’idolatrie.
Ce Dieu dont la clemence égale l’équitéRecompense icy-bas la vraye humilitéDe sa lumiere veritable,Celle qui nous conduit sur le throsne des saints,Celle qui nous conduit aux genereux desseinsOù la gloire est indubitable.
Regarde-moy, Seigneur, d’un œil benin est doux,Et sois, en t’opposant à ton juste courroux,Contre toy-mesme ma défense.Tu vois qu’au repentir dont mon cœur est pressé,La grandeur de ton nom si souvent offenséFait la grandeur de mon offense.
Le prince qui craint Dieu, Dieu l’assiste toûjoursDe solides conseils et de puissans secours,Et dans la paix et dans la guerre ;Et par un mesme esprit sa sainte ambition,Mettant toute la terre en sa possession,Le détachera de la terre.
Au prince qui craint Dieu, Dieu découvre à ses yeuxLes registres du sort imprimez dans les cieux,Dont l’on n’a que des conjectures ;Il fait qu’il participe à son divin sçavoir,Lors qu’en sa prescience il luy permet de voirLes secrets des choses futures.
Aussi c’est à luy seul que mes bras sont offerts,Comme au seul qui pourra me délivrer des fersDe la chair, du monde et du vice ;Il nous rend à la mort la lumière et la paix,En des lieux où nostre ame est comblée à jamaisDe sciences et de délices.
Voy d’un œil de pitié la misère où je suis,Ren le jour de ta grace à la nuit des ennuisOù de plus en plus je me plonge ;De tout secours humain mon esprit dénuéA peine fait mouvoir mon corps atenuéDe la tristesse qui le ronge.
Fay moy misericorde, ô Dieu plein de bonté,Dans l’excés de la rage et de l’iniquitéDes factions qui se fomentent :Voy-tu pas l’injustice au throsne s’établir ?Voy-tu pas dans mon camp mes troupes s’affoiblirEt mes ennemis qui s’augmentent ?
Dissipe des mutins ce funeste attentat,Oste leur le desir de brouiller mon EstatEn leur en ostant l’esperance ;Et fay voir, ô grand Dieu, qui seul est mon appuy,Que jamais le malheur ne fait honte à celuyQui met en toy son assurance.
Ceux de qui la prudence est jointe à la vertu,Te voyant maintenir mon espoir combatuDe tant de factions diverses,Chercheront leur asyle en ta protection,Qui, propice à mes vœux, fera voir dans SionLa fin de toutes mes traverses.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources