Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xxxive Pseaume
Judica me, Domine, etc.
Puissant Dieu des combats, arbitre d’équité,Qui de mes ennemis vois l’infidelité,Sois à mes vœux propice,Leur fer victorieux brille de nos costez ;Contre ces grands guerriers, contre ces revoltez,Je reclame à la fois ta force et ta justice.
Pren les armes en main qui du plus haut des airsD’une egale terreur font trembler les enfers,Le ciel, l’onde et la terre,Et, rassurant les tiens de ta protection,Et blamant les auteurs de la sedition,Parle à tous les mortels par la voix du tonnerre.
Tous ceux qui de ma honte élevent leur orgueil,Qui de mes ans comptez veulent dans le cercueilAvancer la carriere,Que l’ange qui confond le complot des mechansLes puisse par le glaive ecarter dans les champs,Comme les tourbillons ecartent la poussiere.
Qu’égarez dans les bois et dans l’obscurité,Tous les flambeaux des cieux refusent leur clartéA leur honteuse fuite ;Que la confusion aveugle leurs esprits,Que dans leur propre embûche ils se trouvent surpris,Et par un mesme effet leur puissance détruite.
Tandis que ces maudits, dans les vices perdus,Verront dans les filets par eux-mesmes tendusLeur liberté ravie,Egalement comblé de joye et de bon-heur,Mon cœur exaltera le pouvoir du Seigneur,Qui sauve mon Estat, mon honneur et ma vie.
Mes os, que je sentois transis d’etonnement,Tascheront de montrer le secret sentimentDe leur réjouissance.Est-il rien, ô grand Dieu ! qui soit pareil à toy ?Des justes malheureux tu rassures l’effroy.Quand ils sont opprimez d’une imjuste puissance.
Contre des veritez que l’on ne peut nierL’esprit des médisans à me calomnierMet toute son estude.Ils tiennent tout de moy, c’est moy qui les maintiens ;Mais tant plus je m’efforce à les combler de biens,Plus s’augmentent leur haine et leur ingratitude.
Quand de leur tyrannie ils vouloient m’accuser,Par mes pleurs, par mes cris, je taschois d’appaiserTa divine justice ;Je jeûnois, je veillois, et, d’un cœur genereux,A ces austeritez que je faisois pour euxJ’ay souvent ajouté la haire et le cilice.
J’estois de leur douleur transporté de pitié,Je leur rendois partout des marques d amitié,Comme leur propre frere ;Et lorsque les malheurs m’accablerent d’ennuis,Passoient-ils pas les jours, passoient-ils pas les nuits,Dans le jeu, dans la danse, et dans la bonne chere ?
Il naist de leurs complots nostre division,Dont les motifs entre-eux sont par derisionTournez en raillerie ;Mais si-tost qu’ils ont vû que tu n’as pas permisTant de maux dans l’Estat comme ils s’estoient promis,Leur grincement de dents temoigna leur furie.
Ne m’abandonne point à ces fiers conquerans,A ton oint plus cruels que lions devoransQui dechirent leur proye ;Délivre-moy des maux dont ils sont les auteurs,Afin que je raconte à tes bons serviteursLe secours qu’au besoin ta clemence m’octroye.
Ne permets, ô grand Dieu ! que ces méchans esprits,D’un discours insolent ou d’un œil de mépris,Bravent mon infortune ;Ils fomentent la guerre et demandent la paix,Et par cet artifice ils font voir les effetsDela deloyauté qui leur est si commune.
Aussi-tost qu’on me croit dénué de pouvoir,Le peuple en me montrant fait-il pas assez voirLa haine qu’il me porte ?O Dieu qui prend en main la défense des roisFay voir aux contemteurs des legitimes loisQue la juste puissance est toujours la plus forte.
Leve-toy donc, Seigneur, et, de ces mesmes mainsDont tu donnes la vie et la mort aux humains,Prepare leur supplice ;Puny ces factieux comme ils ont merité.J’ay par tout eu recours à ta seule bonté,Mais contre eux j’ay recours à ta seule justice.
A ceux qui de mes maux font leur contentement,Ren, avec leurs desirs, leur haine et mon tourment,Leurs fureurs etouffées,Et que ces insolens, joyeux de mon malheur,Ne se puissent vanter, en vantant leurvaleur,D’avoir de ma defaite elevé des trophées.
Que, honteux de leur crime et de leur lacheté,Ils ne puissent tirer de mon adversitéLeur gloire ni leur joye ;Et retournant contre eux leurs discours médisans,Ils soient au lieu de moy, le reste de leurs ans,La bute du mépris dont ils m’ont fait la proye.
Lors, comblez de richesse et de prosperité,Ces esprits genereux de qui la charitéPrenoit part à ma peine,Et qui blamoient l’horreur d’un si noir attentat,Du calme general que tu rends à l’EstatBeniront à jamais ta bonté souveraine.
Pour moy, que ta largesse a comblé de bienfaits,Et que ton équité conseille dans la paix,Protege dans la guerre,Je veux, d’un cœur épris et d’amour et de foy,Employer le repos que je tiendray de toyA publier ton nom aux deux bouts de la terre.
108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources