Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xxxixe Pseaume
Expectans expectavi, etc.
En vain j’ay, de l’abisme où mon iniquitéM’avoit precipité,Long-temps de mon Sauveur imploré l’assistance ;Mais enfin son courroux, qui me faisoit perir,Contre les traits d’Amour n’eut plus de resistance :Il écoute mes cris et me vient secourir.
Mon trosne par ses mains est fondé sur un rocQui ne craint point le chocDes flots dont la fortune agite les provinces,Et par luy ma conduite à regir les EstatsInstruit les plus vaillans et les plus sages princes,Et donne de l’envie à tous les potentats.
Quand son esprit m’anime à chanter sa grandeur,D’une nouvelle ardeurIl renforce ma voix, il inspire mes veilles,Et de mon ignorance il fait naistre des versQui feront admirer son nom et ses merveillesPar tout où le soleil éclaire l’univers.
Heureux l’homme qui peut en tout temps, en tout lieu,Se donnant à son Dieu,De sa seule louange occuper sa memoire,Qui l’exalte en la paix, qui l’invoque aux combats,Et dont l’esprit, ravi de l’éclat de sa gloire,Voit avecque mépris les choses d’icy bas !
Les clartez dont sa main orne le firmamentPassent le jugementDe ceux que sous le ciel on voit mourir et naistre.Qui pourroit, ô grand Dieu ! tes œuvres celebrer,De qui l’immensité ne se sauroit connoistre,De qui la quantité ne se sauroit nombrer ?
Tu méprises l’encens qu’offrent à tes autelsLes superbes mortelsDont la devotion dans les pompes se passe :Le feu n’est point si pur dans leur riche bûcherQu’en l’ame d’un pecheur enflamé de ta grace,Dont la contrition ne te veut rien cacher.
Ton registre, Seigneur, qui ne te trompe point,T’apprend comme ton ointEst soumis pour jamais à ton obéissance,Et t’apprend que le sort, tes loix et la raisonLuy firent de tout temps adorer ta puissance,Qui le fit triompher en sortant de prison.
Tes eleus m’entendront chanter à haute voixL’équité de tes loixEt le juste devoir où la foy me convie.Les flâmes ni les feux n’ont point de cruautezOù la peur de la mort ni l’amour de la vieM’empeschent d’annoncer tes saintes veritez.
Je publieray ton nom et mon ressentimentDes biens qu’incessammentJe reçois icy bas de ta main charitable,Et d’une mesme voix feray savoir à tousTa bouté, ton amour et ta grace équitable,Ta haine, ta fureur et ton juste courroux.
Ne m’abandonne point en proye à la douleur :Tu vois que le malheurS’efforce de me mettre au rang de ses victimes ;Fay-moy misericorde, et dans mon oraisonDonne quelque relâche aux remors de mes crimes,Qui viennent à la foule accabler ma raison.
Si tu ne viens bien-tost soulager mes ennuis,En l’estat où je suis,Leur extréme longueur vaincra ma patience.Mes pechez sont si grands qu’ils m’accablent sous eux ;Leur énorme laideur noircit ma conscience,Et leur nombre a passé celuy de mes cheveux.
Change en honte l’orgueil de ces petits esprits,Dont l’insolent méprisElance contre moy tant de haine et d’envie,Et ceux qui, par ma mort, veulent troubler l’Etat,Soient eux-mesmes troublez le reste de leur vieD’avoir eu le desir d’un si noir attentat.
Rabaisse la fierté de ces nouveaux tribunsEt ces cris importunsDe leurs dérisions aussi vaines que folles ;Mais ceux de qui la voix celebre ton honneurPuissent voir leurs effets, ainsi que leurs paroles,Les combler à jamais de gloire et de bonheur !
Avant que la disette opprime les humains,Tes liberales mainsLeur offrent dans les champs des richesses nouvelles,Et, couvrant ta splendeur de nostre humanité,De ton affection ne prens-tu pas des aislesPour secourir les tiens en leur necessité ?
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources