Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xxxviiie Pseaume
Dixi : Custodiam, etc.
J’ay dit : Je veux que mes tourmensAppaisent leurs ressentimens,Qui causoient de mes cris la juste violence ;Et, dans mon desespoir, de peur de blasphemer,Je ne veux plus avoir de voix pour l’exprimerQue les gemissemens, les pleurs et le silence.
Quand j’estois le plus affligéLes medisans m’ont outragé,Mon cœur sans murmurer a souffert cette offense ;Et, quoy que l’on ait pû contre moy controuver,Et qu’avecque raison je m’en peusse laver,Je veux que ma raison demeure sans défense.
Cependant mon courroux s’aigrit,Son feu s’embrase en mon esprit,Je suis incessamment la bute de l’envie ;Lors je dis au Seigneur d’un cœur calme et constant :Quand verray-je arriver ce bienheureux instantQui finira d’un coup mon malheur et ma vie ?
Fay-moy connoistre quand mes joursDoivent mettre fin à leur cours ;Ce seul espoir rendra ma douleur consolable :Je say que des plus longs le terme est limité,Que tout est confondu dans ton éternité,Et qu’il n’est point de temps qui luy soit comparable.
Comme ces fantômes legersSe forment des corps dans les airsQu’on voit en un instant paroistre et disparoistre,De mesme tous nos corps, de la terre formez,Rentrent en un moment, pour estre consumez,Dans le mesme élement qui leur a donné l’estre.
Saurons-nous, quand nous serons morts,Qui possedera les tresorsQue nous avons acquis avecque tant de peine ?Les biens que Dieu promet à sa sainte SionSont à jamais les seuls dont la possessionNous est la plus utile et la moins incertaine.
Délivre-moy des vanitezQui vont troubler de tous costezLe repos des mortels dans le siecle où nous sommes ;Que je perde à jamais la raison et la voixSi mon plus grand desir n’est de voir sous tes loixSoumettre avecque moy tout le reste des hommes.
Mais, Seigneur, dans tes chastimens,Tes courroux sont trop vehemens ;Mon courage contre eux n’a plus de resistance.Modere les tourmens qui me sont apprestez.Combien qu’ils soient moins grands que mes iniquitez,Leur grandeur toutefois estonne ma constance.
Comme le ver, en mille lieuxRongeant un habit precieux,Ternit le vif éclat du pourpre et de la soye,Ainsi le repentir qui me ronge le cœur,Augmentant tous les jours ma crainte et ma langueur,Ternit dans mon esprit l’esperance et la joye.
Jamais les malheurs icy basNe cesseront jusqu’au trépasDe nous persecuter et nous faire la guerre.L’homme n’a de repos que dans l’éternité ;Le ciel est sa patrie, et nous n’avons esté,Ni mes peres ni moy, qu’estrangers sur la terre.
Donne-nous la paix, ô grand Dieu !Afin qu’on te croye en tout lieuLe nompareil ouvrier des œuvres nompareilles,Et qu’en ce temps heureux qu’on ne peut acquerir,Mon esprit en repos puisse, avant que mourir,Jouir de tes bienfaits et chanter tes merveilles.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources