Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xxxvie Pseaume
Noli smulari, etc.
Vous à qui Dieu promet dans son éternitéUne seconde vie en merveilles feconde,Ne portez point d’envie à la prosperitéQui plonge les méchans dans les plaisirs du monde.La gloire des mortels n’a rien de permanent ;Leurs grandeurs, leurs honneurs, passent incontinent,Et sont comme les fleurs que la bize resserre :Le mesme jour qui voit leur bouton demi closLe voit s’épanouir, fanir, tomber à terre,Devant que sa clarté retombe dans les flots.
Mettez vostre esperance aux bontez du Seigneur,Et sachez qu’en vos champs ces fecondes richessesQui comblent vos maisons et vos jours de bonheurSont les fruits de vos vœux et ceux de ses largesses.Que vostre seul plaisir en tout temps, en tout lieu,Soit d’admirer la gloire et les œuvres de Dieu ;Consacrez-luy vos cœurs avecque vos offrandes :Il déploira pour vous ses graces et ses soins ;Sa liberalité préviendra vos demandes,Comme sa providence a prévû vos besoins.
Tel que l’astre du jour dans le milieu des cieuxDivise également sa flame et sa carriere,Quand ses rayons à plomb penetrant en tous lieuxFont que tout l’horizon est vû de sa lumiere :Telle son équité, du haut du firmament,Distribuant aux siens sa grace également,Fait que leur esperance est égale à leur crainte ;Il reconnoist de là l’impie et l’innocent,Et leur devotion, ou veritable ou feinte’,Sera par tout en veuë à ce Dieu tout-puissant.
Que dans ses volontez se bornent vos desirs,Et que vos cœurs soumis contemplent sans envieLes méchans obstinez passer dans les plaisirsLeur trop abominable et trop heureuse vie.Cette vaine splendeur qui les suit icy basS’éclipse pour jamais dans la nuit du trépas ;Il n’est rien de durable au-dessous de la lune.Ne murmurez donc plus de leur felicité,Et, pour les imiter en leur bonne fortune,Ne les imitez point en leur impieté.
L’effort de peu de jours mettra dans le cercueilCes contempteurs du Ciel, ces tirans de la terre ;Le courroux du Seigneur, touché de leur orgueil,A déja sur leur teste appresté son tonnerre ;Leurs vains titres d’honneur seront aneantis,Leurs palais, leurs chasteaux, si richement bastis,A peine laisseront leurs traces dans les herbes,Tandis que vous verrez couvrir en la saisonVos costaux de raisins, vos campagnes de gerbes,Et la paix en tout temps benir vostre maison.
Le méchant aura beau témoigner sa fureurEn recourbant son arc, en tirant son épée,Cela ne vous doit point apporter de terreur :Sa rage sans effet se verra dissipée.Le Createur de tout, qui tient tout en ses mains,Qui fait l’évenement du conseil des humains,Sait punir comme il doit leur injuste licence ;Et ceux qui contre nous font les peuples armerSe verront opprimez par la mesme puissanceDont leur rebellion nous vouloit opprimer.
Le juste est plus heureux avecque peu de biensQue ne sont les pecheurs nageant dans l’abondance.Le Seigneur, qui par tout est l’asyle des siens,Oste à ses ennemis la force et la prudence ;Il peut combler d’ennuis l’esprit le plus content ;Sa seule volonté détruit en un instantL’impie et la richesse où son espoir aspire,Et, parmi les douceurs d’une éternelle paix,A ceux qu’il a choisis pour peupler son empire,Les biens qu’il leur promet ne perissent jamais.
Dans la bonne fortune et dans l’adversitéLeur esprit est toûjours en une mesme assiette.Du Monarque des cieux la liberalitéDéfend de leur maison l’entrée à la disette ;Au lieu que ces ingrats, reprouvez du Seigneur,Lors qu’ils sont élevez au comble de l’honneur,Et que leur fausse gloire est par tout estimée,Il confond leurs desseins les plus audacieux,Et leur vaine grandeur est comme la fuméeQui se dissipe en l’air en s’élevant aux cieux.
Quand leurs profusions ont leur bien consumé,Leurs emprunts excessifs les rendent insolvables ;Mais l’homme charitable est des pauvres aimé,Et de tous ses amis en fait ses redevables.Dieu les voit de bon œil, ils ne manquent de rien ;Il prolonge leurs jours, il augmente leur bien,Et jamais icy bas sa grace ne les quitte.Mais ceux qui sont jaloux des biens qu’il leur produitPeriront, et verront leur engeance mauditeConfondue avec eux dans l’eternelle nuit.
Dieu benit icy bas l’homme juste et pieux ;Sa clarté de là haut, de peur qu’il se fourvoye,Le conduit de la terre en la gloire des cieux,Et le comble partout de bonheur et de joye.Toutes ses actions, ses pensers, ses discours,Luy plaisent et luy font augmenter tous les joursLes tendresses pour luy de l’amour paternelle ;Que s’il bronche ou s’il tombe avant que d’arriverAu repos preparé pour la troupe fidelle,Le Seigneur est toûjours prest à le relever.
Sous le regne inconstant de trois grands potentatsJ’ay passé mon printemps, mon esté, mon automne ;J’ay veû d’un souverain au cœur de ses estatsTomber sur l’échafaut la teste et la couronne ;J’ay veû les contempteurs des legitimes loixS’efforcer d’abolir dans la maison des roisPar la flame et le fer leurs puissances suprémes ;Mais je n’ay jamais veû dessous l’oppressionLes gens de bien souffrir des miseres extrémesSans estre aidez et plaints en leur affliction.
Combien que leur bonté d’un charitable soinAssiste l’indigent de pieuses largesses,Dans les graces du Ciel, qu’ils trouvent au besoin,Au lieu de s’appauvrir s’augmentent leurs richesses.Suivons donc leur exemple, et fuions le peché,Qui retient le méchant a la terre attachéEt confond aux enfers son ame criminelle.Le Seigneur tout-puissant voit les siens de là haut,Et, pour leur recompense, en la gloire éternelleLeur prepare un bonheur à qui rien de defaut.
Dieu perdra le mechant et sa posterité,Et des enfans du juste il peuplera le monde,Jusqu’à tant que le Verbe avec la libertéLeur redonne la gloire où leur espoir se fonde ;La justice et la foy feront leur entretien,Leur cœur purifié ne se remplit de rienQue de son saint amour, qui par tout le consommeEt l’innocente ardeur d’un feu si precieuxN’en separe ici bas ce qu’ils avoient de l’hommeQue pour les élever à la gloire des cieux.
Le méchant qui les voit dans la prosperitéEst rongé nuit et jour d’une mortelle envie ;Il se veut prévaloir de leur simplicitéPour ravir leur honneur, leur fortune et leur vie ;Contre tous ces assauts ils demeurent debout,Les graces du Seigneur les assistent par toutEt combattent pour eux la force et l’artifice ;Ils ne verront jamais leur pouvoir abattu,Et peuvent s’asseurer que jamais l’injusticeN’aura point de noirceur qui tache leur vertu.
Attendez donc l’effet de ce qu’il a promis,Et suivez cependant les loix qu’il a prescrites ;Ce fatal ennemi de tous vos ennemisRendra vostre bonheur égal à vos merites ;Tous les ans, les estez doreront vos sillons,Les sommets de vos tours et de vos pavillonsPerceront la nuée où gronde le tonnerre,Et, dans ces grands palais si pompeux et si beaux,Vous cueillerez les fleurs et les fruits d’une terreQui pour vos ennemis n’aura que des tombeaux.
Il est vray que j’ay vû quelquefois dans SionCes ames d’interest, orgueilleuses et fieres,S’élever au-dessus de leur condition,Comme les cedres font au-dessus des bruieres ;D’or, de bronze et de marbre ils ornoient leurs palais,Leur suite fourmilloit d’un nombre de valetsQui donnoient de l’envie aux plus riches monarques ;Mais, comme en un instant ils estoient parvenus,Un instant les détruit, n’en laisse aucune marque,Et personne ne sait ce qu’ils sont devenus.
Conservez donc, chrestiens, dans vos cœurs l’équité,Ne vous emportez point dans l’injuste licence,Sachez que l’esperance et la tranquilitéJusqu’au dernier soupir assistent l’innocence ;Au lieu que le méchant, toujours avecque soyPortant le desespoir, la tristesse et l’effroy,Passe de cette vie à la mort éternelle,Et ces biens, ces thresors, acquis injustement,Cette suite d’amis si nombreuse et si belle,Le quittent pour jamais au bord du monument.
L’Eternel de bonheur remplira les desirsDe ceux qui de son nom remplissent leur memoire ;Ils auront dans la paix la joye et les plaisirs,Ils auront aux combats le triomphe et la gloire ;Il les preservera du glaive des méchans,Fera dans leurs maisons, ainsi que dans leurs champs,Paroistre les effets de sa bonté profonde,Jusqu’à tant que son fils, toujours victorieuxDe l’enfer, du peché, de la mort et du monde,Les tire de leurs fers et les éleve aux cieux.
180 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources