Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xxxviie Pseaume
Domine, ne in furore, etc.
Ne vien point, mon bon Dieu, reprendre mon erreur ;Au fort de ta fureur,Permets que ta clemence appaise ta justice,Et, donnant à ma peine un terme limité,Qu’elle me garantisseDu supplice éternel que j’avois merité.
Chasse de mon esprit la cause de mes pleurs,Modere ces douleursContre qui mon courage a perdu sa constance ;Jamais tes chastimens n’eurent tant de longueur ;Fais que ma repentanceChange en traits de pitié les traits de ta rigueur.
Mes maux envenimez gagnent par tout mon corps,Et, malgré mes efforts,Aux remedes humains se rendent invincibles ;Et si tous ces malheurs dont je suis menacéNe me sont point sensiblesComme le déplaisir de t’avoir offensé.
Tout triste et tout pensif je vais traînant mes pas ;Mes yeux toujours en basN’osent voir seulement le lieu de ta demeure,Et croy que ce flambleau, dont les jours sont bornez,Me reproche à toute heureD’avoir si mal usé de ceux qu’il m’a donnez.
Mon corps n’a presque plus de sang ni de santé,Et, s’il m’en est resté,Ce n’est que pour nourrir mes flâmes insensées ;Les ruisseaux de mes pleurs ne les éteignent pas,Ces trop douces penséesMesmes au repentir me tendent leurs appas.
En vain, quand tous ces maux m’accablent à la fois,Je crie à haute voix,Et t’appelle à mon aide afin de me défendre ;Que me servent ces cris jusqu’aux astres poussez,Puisque tu peux entendreLes vœux que je te fais si-tost qu’ils sont pensez ?
Mon cœur debilité ne peut plus respirer ;A force de pleurer,Je sens que de mes yeux la lumiere s’efface ;Mais, si je ne perds point, ô Monarque des cieux,La clarté de ta grace,Je n’auray point regret à celle de mes yeux.
Ceux de qui j’esperois un éternel appuy,Me laissent aujourd’huyEn proye au déplaisir qui mon âge consume ;Et tous mes ennemis avecque laschetéOnt, contre la coustume,Augmenté leur envie en mon adversité.
A tous les faux rapports qu’ils sement dans ma courJe suis muet et sourd,Et temoigne toujours un courage inflexible ;Mais plus aux factions que je voy projetterJe demeure insensible,Et tant plus ma bonté semble les irriter.
Contre tant d’ennemis qui croissent tous les joursA toy seul j’ay recours,Comme au seul qui des rois conserve les couronnes ;Toy seul es mon asyle en mon affliction :Jamais tu n’abandonnesCeluy qui se confie en ta protection.
Leurs animositez ne se plaisent ailleursQu’aux matieres de pleurs,Que tes justes courroux me rendent si communes ;Finy donc à la fois leur joye et mon tourment,Et que mes infortunesNe soient plus le sujet de leur contentement.
Quoique face pourtant ton pourvoir rigoureux,Je seray bienheureuxPourveu que ma constance appaise ta justice ;Je ne sçaurois souffrir ce que j ay merité.Il n’est point de suppliceQui se puisse égaler à mon impieté.
Je say que ton courroux met la force à la mainA ce peuple inhumain,De qui ma tolerance a crû la multitude ;Mais, n’osant murmurer contre tes châtimens,En leur ingratitudeJe cherche le sujet de mes ressentimens.
Si tu me mets en proye à leur inimitié,Ils feront sans pitiéTout ce que la fureur contre moy leur propose ;Mais bien que leurs desseins me doivent preparerA craindre toute chose,Je puis de ta bonté toute chose esperer.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources