Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Ode au roy,
Dont les cinq premieres stances sont imitées du Pseaume I28, Sœpe expugnaverunt.
Si l’on ecrit aveque foy,Heureuse et malheureuse France,L’estat divers de ta souffranceDans le bas âge de ton roy,Pourra-t-on lire en ton histoireTes infortunes et ta gloireSans joye et sans etonnement,En voyant qu’aveque nos craintes,D’un general embrasementToutes les flames sont esteintes ?
Quand le soc fendoit nos sillons,Nos plaines tristes et desertes,Au lieu d’espis, estoient couvertesD’escadrons et de bataillons ;La saison où les cieux propicesRendent les fleurs et les delicesEn naissant trouvoit son tombeau,Et les jumeaux, dans ces allarmes,Ne ramenoient le renouveauQue pour renouveler nos larmes.
Mais celuy qui retient le freinDes vents, ministres des tempestes,Touché de nos justes requestes,Nous redonna le temps serein ;Sa bonté, toûjours pitoyableAux pleurs d’un peuple miserablePar l’oppression des nuchans,Nous rendit nos moissons fertiles,Et de l’abondance des champsRemit la pompe dans nos villes.
Telles qu’en un vieil bastimentDans la mousse naissent des herbes,Dessus ces ruines superbesQui s’elevoient au firmament ;La chaleur, comme la froidure,Ternit l’eclat de leur verdure,En ce lieu si proche des cieux,Et dans leurs tiges mal nourries,Aux mois les plus delicieux,Meurent avant qu’estre fleuries.
Telle fut au cœur de l’EstatLa temerité des rebelles,Qui par des factions nouvellesChoquoient le juste potentat ;Ils vouloient sur son thrône mesmeAbattre son pouvoir supresme,Par un attentat sans pareil ;Mais ces renaissantes espinesNe purent, si près du soleil,Prendre de profondes racines.
Tu vis de ton sort inhumainModerer le courroux funesteSi-tost qu’avec l’huile celesteTon roy prit la foudre en sa main ;Aprés mainte insigne victoire,La Seine, aussi bien que la Loire,Quand les mutins furent soumis,Vit écouler de son rivageSur les champs de tes ennemisLes flots qu’epanchoit cet orage.
Digne present de l’Eternel,Grand roy que sa toute-puissance,Dans les miseres de la France,Accorde à son vœu solemnel ;Ce feu que tu vois dans mon ame,Conserver sa vivante flame,Des glaces de soixante hyvers,A ton nom consacre mes veilles,Et va faire à mes derniers versChanter tes premieres merveilles.
Bien que mon esprit, abattuDu travail et de la vieillesse,Ne produise, dans sa foiblesse,Qu’une languissante vertu,Je veux,malgré l’âge et l’envie,En ce dernier jour de ma vie,Qui panche de]a vers le soir,Laisser à la France des marquesD’avoir veû sur son thrône assoirLes trois plus grands de ses monarques ;
Quand Henry de ses longs malheursL’eut par sa valeur delivrée,Mon Apollon sous sa livréeA produit ses premières fleurs ;Ton père, qui, toujours auguste,Prit dans la paix le nom de juste,Et dans la guerre de vainqueur,A veû dans l’eté de mon âgeEclatter toute la vigueurDe ma force et de mon courage.
Je l’ay suivi dans les combats,J’ay veû foudroyer les rebelles,J’ay veû tomber leurs citadellesSous la pesanteur de son bras,J’ay veû forcer les avenuesDes Alpes qui percent les nues,Et leurs sommets imperieuxS’humilier devant la foudreDe qui l’eclat victorieuxAvoit mis La Rochelle en poudre.
Mais dans ces siecles malheureux,Où la discorde dechaisnéeVit son audace refrenéePar ces deux princes genereux,Sous quelque superbe trophéeQue l’on ait sa rage estouffée,En vit-on jamais de pareilsA ceux de ton sage ministre,Qui triompha par ses conseilsDe nostre fortune sinistre ?
Arras, que l’on croyoit perdu,Est, par l’attaque vigoureuseDe mainte phalange nombreuse,Glorieusement defendu.La Sambre, sous tes loix captive,Voit planter par de-là sa riveNos frontieres et nos lauriers,Et voit sous des forests de piquesDe nos formidables guerriersGemir les campagnes belgiques.
Ce mont affreux de toutes parts,Ce mont où l’art et la natureAvoient dans une roche dureTaillé d’invincibles remparts,Ce mont qui bravoit les oragesDepuis la naissance des âges,Ce mont d’abysmes revestu,Cet orgueilleux fils de la terreN’avoit jamais esté battuD’un si redoutable tonnerre.
Tu le rangeas à son devoir.Les aigles qui portent ta foudreD’un regard reduisent en poudreCe qui s’oppose à ton pouvoir ;Contre leur juste vehemenceL’on n’a recours qu’à ta clemencePour se garantir de la mort,Et, comme charmes, leurs menacesFont ouvrir, sans aucun effort,Les portes des plus fortes places.
Quand leurs marches serrent leurs rangs,Les montagnes ni les rivieresN’ont point d’assez fortes barrieresPour arrester ces conquerans ;Il n’est rien de fort qui ne plie,Rien de grand qui ne s’humilieDevant leurs bataillons nombreux,Et le seul bruit de leurs approchesTarit les fleuves les plus creux,Et brise les plus dures roches.
Ces torrens à longs flots épars,Ces eaux rapides et terribles,Ces grands fossez inaccessibles,Dont les Alpes sont les rempars,Tant de rivieres assemblées,De qui les ondes redoubléesVouloient leurs desseins traverserEn s’opposant à leur passage,Leur donnerent lieu d’exercerLeur industrie et leur courage.
Tout craint l’effort de leur vertu ;La mer, encore epouvantée,Dessus sa rive ensanglantée,Voit l’orgueil du Tage abatu ;Dunquerque contre ta puissanceLa prend en vain pour sa défense,Neptune, l’effroy des vaisseaux,Tremble aux éclats de ton tonnerre,Et, se resserrant dans les eaux,T’abandonne toute la terre.
Par le conseil dont tu te sers,Ta valeur, de gloire animée,Egalera ta renomméeA la grandeur de l’Univers ;Et si tes armes et ses veillesFont toûjours de telles merveilles,Je prevois qu’au siecle à venir,La terre, pour toy trop petite,Ne pourra non plus contenirTon empire que ton merite.
Tu vois l’ange qui prend le soinDe les défendre de l’envieQui me conserve encore en vieAfin de m’en rendre témoin ;Que s’il veut me donner la gloireD’ecrire toute ton histoire,O roy la merveille des rois !Qu’il obtienne des destinéesD’avancer bien-tost tes exploits,Ou de prolonger mes années.
190 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources