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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes

A M. de balzac

Ode.

Racan· 90 vers

Ingrates Filles de Memoire,Je croy que vous n’ignorez pasQue j’ay préferé vos appasAux appas mesme de la gloire,Et que parmi ces vanitez,Ces faveurs et ces dignitezOù le soin des autres aspire,Je ne demande à mon bonheurQue d’avoir part à cet honneurSur qui le temps n’a plus d’empire.

Enflé de cette belle audace,A peine sçavois-je marcher,Que j’osay vous aller chercherAu plus haut sommet de Parnasse ;Apollon m’ouvrit ses trésors,Et vous me jurâtes dés-lorsPar vos sciences immortellesQue mes écrits verraient le jour,Et tant qu’on parlerait d’amourVivraient en la bouche des belles.

Toutefois, après ces caressesQue je veux partout publier,Balzac vous a fait oublierMes services et vos promesses.Luy seul dispose par ses mainsDe cet honneur dont les humainsAprès la mort esperent vivre ;Et, quoi que vous m’ayez juré,Je n’en serois point assuré,Si je ne l’avois dans son livre.

Son éloquence est celle-mesmeQui fait et défait les états,Brave l’orgueil des potentatsEt foule aux pieds leur diadesme.On y voit ces conceptionsQui donnent à nos passionsDes peuples entiers pour complices,Celles qui les font soulever,Et celles qui leur font trouverEn la mort mesme des délices.

C’est elle qui, dans les tempestesDu populaire mutiné,Retient par l’oreille enchaisnéCe cruel Tiphon à cent testes ;C’est par leurs effets differensQu’on voit arracher les tyransD’entre les bras de la fortune,Ou qu’ils sçavent s’y maintenir,Et qu’ils ont le pouvoir d’unirToutes nos volontez en une.

Bel esprit par qui tous les hommesSont visiblement devancez,La honte des siecles passez,Et l’honneur du siecle où nous sommesDieu d’éloquence et de sçavoirDont les écrits se feront voirTriomphans de la destinée,Te sçaurois-je rien immolerQui puisse jamais égalerLa gloire que tu m’as donnée ?

En vain dans le marbre et le jaspeLes rois pensent s’éterniser ;En vain ils en font épuiserL’une et l’autre rive d’Hydaspe ;En vain leur pouvoir nompareilEleve jusques au soleilLeur ambitieuse folie :Tous ces superbes bastimensNe sont qu’autant de monumensOù leur gloire est ensevelie.

Ces héros jadis vénérablesPar les siecles nous sont ravis ;Les Dieux mesmes qu’ils ont servisN’ont plus de noms que dans nos fables ;Ny les temples ny les autelsNe sont point honneurs immortels ;A peine en voit-on les images.Quoy qu’espère la vanité,Il n’est point d’autre éternitéQue de vivre dans tes ouvrages.

Par eux seuls la rigueur des ParquesSe rend sensible à la pitié ;Par eux seuls de nostre amitiéSe gravent à jamais les marques ;Et dans les siecles à venir,Où la mort mesme doit finir,Nostre memoire, reveréePar tout où le soleil luira,A l’univers égaleraSon étendue et sa durée.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources