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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes

A M. de balzac

Ode.

Racan· 120 vers

Doctes nymphes par qui nos viesBravent les ans et le trespas,Seules beautez dont les appasOnt mes passions asservies,Vous sçavez bien que la splendeurDe cette orgueilleuse grandeurOù l’espoir des autres se fondeN’est point ce que j’ay desiré,Et que j’ay toujours preferéVos faveurs à celles du monde.

Enflé de cette belle audace,A peine sçavois-je marcherQue j’osai vous aller chercherAu plus haut sommet de Parnasse.Apollon m’ouvrit ses tresors,Et vous me jurastes dèslors,Par vos sciences immortelles,Que mes escris verroient le jour,Et tant qu’on parlerait d’amourVivraient en la bouche des belles.

Toutefois, mes cheres compagnes,Ces esperances m’ont failly :Balzac tout seul a recueillyCe qu’on cherche dans vos montagnes.C’est en vain que tous ses rivauxEsperent par leurs longs travauxEn vostre éternelle richesse ;Luy seul la possede aujourd’huy,Et faut que je tienne de luyLes effets de vostre promesse.

Lors que la nuit étend ses voiles,On y remarque des flambeauxQui semblent plus grands et plus beauxQue ne sont les autres estoiles ;lis, si-tost que l’astre des cieuxCommence à paroistre à nos yeuxEt qu’il a les ombres chassées,Nous voyons que de tous costezGrandes et petites clartezSont également effacées.

De mesme, ceux à qui la FranceA veu tenir les premiers rangsDans le siecle des ignoransDevant luy perdent l’asseurance.Ce grand soleil des beaux espritsA tout seul remporté le prix ;De luy seul ta gloire est connuë,Et tous ces petits escrivainsQui faisoîent n’agueres les vainsDisparoissent à sa venuë.

Il r’apprend à l’âge où nous sommesL’art qui fit ces premieres loixPar qui l’on rendit autrefoisLes hommes esclaves des hommes ;Il produit ces inventionsDont les seules impressionsOnt fait les vertus et les vices,Ont fait les villes sousleverEt fait aux plus lasches trouverEn la mort mesme des delices.

C’est par là que, dans les tempestesDe tout un peuple mutiné,On tient par l’oreille enchaisnéCe cruel Typhon à cent testes ;C’est par ses propos attiransQu’on voit arracher les tyransD’entre les bras de la fortune,Ou qu’ils sçavent s’y maintenir,Et qu’ils ont le pouvoir d’unirDiverses volontez en une.

Les choses les plus ordinairesSont rares quand il les escrit,Et la clarté de son espritRend les mysteres populaires ;La douceur et la majestéY disputent de la beauté ;Son éloquence est la premiereQui joint l’élegance au sçavoir,Et qui n’a point d’yeux pour la voirN’en a point pour voir la lumiere.

Divin Balzac, qui partes veillesAcquiers tout l’honneur de nos jours,Grand demon de qui les discoursOnt moins de mots que de merveilles,Dieu qui, vivant avecque nous,As rendu l’Olympe jalouxEt toute la terre estonnée,Te sçaurois-je rien immolerQui puisse jamais esgalerLa gloire que tu m’as donnée ?

En vain dans le marbre et le jaspeLes roys pensent s’éterniser ;En vain ils en font espuiserL’une et l’autre rive d’Hydaspe ;En vain leur pouvoir nompareilEsleve jusques au soleilLeur ambitieuse folie :Tous ces superbes bastimensNe sont qu’autant de monumensOù leur gloire est ensevelie.

Ces heros jadis venerablesPar les âges nous sont ravis ;Les dieux mesmes qu’ils ont servisN’ont plus de nom que dans nos fables.Ny leurs temples, ny leurs autels,N’estoient point honneurs immortels ;Le temps a brisé leurs images.Quoy qu’espere la vanité,Iln’est point d’autre éternitéQue de vivre dans tes ouvrages.

Par eux seuls la rigueur des ParquesSe rend sensible à la pitié ;Par eux seuls de nostre amitiéSe gravent à jamais les marques,Et dans les siecles à venir,Où la mort mesme doit finir,Nostre memoire reverée,Par tout où le soleil luira,A l’univers esgaleraSon estenduë et sa durée.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources