Œuvres complètes, 1625‑1660· Epigrammes et chansons
Chanson
Cruel tyran de mes desirs,Respect de qui la violence,Au plus fort de mes déplaisirs,Me veut obliger au silence,Permets qu’aux rochers seulementJe conte les ennuis que je souffre en aimant.
Ces bois éternellement sourdsNe sont point suspects à ma plainte ;Les échos y dorment toujours,Le repos y suit la contrainte ;Les zephirs peuvent seulementY souspirer le mal que je souffre en aimant.
Que sous leurs ombrages épaisMa tristesse trouve de charmes !Que ces lieux amis de la paixReçoivent doucement mes larmes !C’est-là que je puis seulementMe plaindre des ennuis que je souffre en aimant.
Encore que devant DaphnéMa passion soit excessive,Ce qui tient mon cœur enchaisnéTient aussi ma langue captive ;Même je n’ose seulementY souspirer le mal que je souffre en aimant.
Tout cede au pouvoir de ses yeux :Leurs clartez n’ont point de pareilles ;L’Auteur de la terre et des cieuxN’admire qu’en eux ses merveilles.Aussi sa beauté seulementEst digne des ennuis que je souffre en aimant.
Si la Fortune, quelque jour,Exauce ma juste requesteEt fait triompher mon amourDe cette penible conqueste,Alors aux rochers seulementJe diray les douceurs que l’on goûte en aimant.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources