Œuvres complètes, 1625‑1660· Epigrammes et chansons
Autre chanson
Sombre demeure du Silence,Vallons dont les antres secretsSçavent quelle est la violenceDe mes pitoyables regrets,Permettez qu’en mourant je soupire un martyreQue je ne sçaurois taire et que je n’ose dire.
Durant les ardeurs insenséesDont n’aguere j’étois bruslé,Vous sçavez bien que mes penséesNe vous ont jamais rien celé.Souffrez donc qu’en mourant je soûpire un martyreQue je ne sçaurois taire et que je n ose dire.
Quand, libre de soins et de peine,Je possedois ma liberté,Les yeux d’une belle inhumaineM’ont remis en captivité ;Et je suis maintenant affligé d’un martyreQue je ne sçaurois taire et que je n’ose dire.
Du doux poison qu’ils m’ont fait boireJe languis la nuit et le jour.Je ne sçay lequel je dois croire,Ou mon devoir, ou mon amour.Leurs conseils differents nourrissent mon martyre :L’un m’enjoint de le taire, et l’autre de le dire.
Devant cette belle homicide,Combien que la discretionTâche de retenir en brideL’ardeur de mon affection,L’on voit bien à mes yeux d’où me vient le martyreQue je ne sçaurois taire et que je n’ose dire.
Mon cœur, qui soûpire sans cesseLes ennuis dont il est touché,Insensiblement luy confesseCe que ma voix luy tient caché.Tous deux diversement souffrent en ce martyre :L’un ne luy peut celer, l’autre ne luy peut dire.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources