Œuvres complètes, 1625‑1660· Stances
Consolation
A Monseigneur de Bellegarde sur la mort de M. de Termes, son frere.
C’est à ce coup, Roger, que la rage du sortA contre ta vertu tait son dernier effort,Ennuyé de souffrir sa longue resistance.Chacun avecque doute attend l’évenementD’un combat où l’on voit une extrême constanceS’opposer aux assauts d’un extrême tourment.
L’on pardonne les pleurs aux personnes communes,Mais non pas aux esprits qui dans les infortunesOnt si visiblement leur courage éprouvé.Modere donc l’ennui dont ton ame est touchée,Et ne regrette point que ton frere ait trouvéLa mort que ta valeur a tant de fois cherchée.
Sa gloire étoit le but de son ambition,L’amour de la vertu la seule passionDont il étoit épris, soit en paix, soit en guerre ;Et, sortant comme toy de la tige des dieux,Cependant que le sort l’arrestoit sur la terre,Tous ses vœux ne tendoient qu’à retourner aux cieux.
Desormais ce guerrier est, selon son envie,Parvenu par sa mort à la celeste vie.Après s’estre assouvi des appas de l’honneur,Les dieux l’ont retiré des mortelles allarmes,Et, si rien à present peut troubler son bonheur,C’est de te voir pour lui répandre tant de larmes.
Il voit ce que l’Olimpe a de plus merveilleux,Il y voit à ses pieds ces flambeaux orgueilleuxQui tournent à leur gré la Fortune et sa rouë,Et voit comme fourmis marcher nos legionsDans ce petit amas de poussiere et de BouëDont nôtre vanité fait tant de regions.
Quelle magnificence, aux hommes inconnue,A temoigné là haut l’aise de sa venue !Que de feux éternels naissoient dessous ses pas !Qu’il augmenta du ciel sa clarté coûtumiere,Et que ce grand flambeau qu’on admire ici-basAuprès de ce bel astre avoit peu de lumiere !
Parmi tant de beautez qui luisoient en tous lieux,A peine son esprit daignoit baisser les yeuxPour voir dessous ses pieds ce que la terre adore ;Tous les dieux à l’envy luy versoient du nectar,Sinon Bellone et Mars, qui poursuivoient encoreLes auteurs de sa mort sur les rives du Tar.
Mais, puisque ses travaux ont trouvé leur azile,Oublie en sa faveur cette plainte inutileDont l’injuste longueur traverse tes plaisirs.Crois-tu que, jouissant d’une paix si profonde,Il voulût à present que, selon tes desirs,Le Ciel le renvoyast aux miseres du monde ?
Le bonheur d’ici-bas se passe en un moment ;Le Sort, roy de nos ans, y regne absolument.Par luy ce grand Cesar n’est plus rien que fumée.Puis qu’en ce changement tu cesses de le voir,Au lieu de sa dépouille aime sa renommée :C’est sur quoy le destin n’aura point de pouvoir.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources