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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Stances

Stances

Racan· 90 vers

Thirsis, il faut penser à faire la retraite :La course de nos jours est plus qu’à demy faite.L’âge insensiblement nous conduit à la mort.Nous avons assez veu sur la mer de ce mondeErrer au gré des flots nostre nef vagabonde ;Il est temps de jouir des delices du port.

Le bien de la fortune est un bien perissable ;Quand on bastit sur elle on bastit sur le sable.Plus on est eslevé, plus on court de dangers :Les grands pins sont en bute aux coups de la tempeste,Et la rage des vents brise plûtost le faisteDes maisons de nos roys que des toits des bergers.

O bien-heureux celuy qui peut de sa memoireEffacer pour jamais ce vain espoir de gloireDont l’inutile soin traverse nos plaisirs,Et qui, loin retiré de la foule importune,Vivant dans sa maison content de sa fortune,A selon son pouvoir mesuré ses desirs !

Il laboure le champ que labouroit son pere ;Il ne s’informe point de ce qu’on delibereDans ces graves conseils d’affaires accablez ;Il voit sans interest la mer grosse d’orages,Et n’observe des vents les sinistres presagesQue pour le soin qu’il a du salut de ses bleds.

Roy de ses passions, il a ce qu’il desire,Son fertile domaine est son petit empire ;Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,Et, sans porter envie à la pompe des princes,Se contente chez luy de les voir en tableau.

Il voit de toutes parts combler d’heur sa famille,La javelle à plein poing tomber sous la faucille,Le vendangeur ployer sous le faix des paniers,Et semble qu’à l’envy les fertiles montagnes,Les humides vallons et les grasses campagnesS’efforcent à remplir sa cave et ses greniers.

Il suit aneunesfois un cerf par les fouléesDans ces vieilles forests du peuple reculéesEt qui mesme du jour ignorent le flambeau ;Aucunesfois des chiens il suit les voix confuses,Et voit enfin le lievre, après toutes ses ruses,Du lieu de sa naissance en faire son tombeau.

Tantost il se promene au long de ses fontaines,De qui les petits flots font luire dans les plainesL’argent de leurs ruisseaux parmy l’or des moissonsTantost il se repose avecque les bergeresSur des lits naturels de mousse et de fougeres,Qui n’ont autres rideaux que l’ombre des buissons.

Il souspire en repos l’ennuy de sa vieillesseDans ce mesme foyer où sa tendre jeunesseA veu dans le berceau ses bras emmaillottez ;Il tient par les moissons registre des années,Et voit de temps en temps leurs courses enchaisnéesVieillir avecque luy les bois qu’il a plantez.

Il ne va point fouiller aux terres inconnues,A la mercy des vents et des ondes chenues,Ce que Nature avare a caché de tresors,Et ne recherche point, pour honorer sa vie,De plus illustre mort, ny plus digne d’envie,Que de mourir au lit où ses peres sont morts.

Il contemple du port les insolentes ragesDes vents de la faveur, auteurs de nos orages,Allumer des mutins les desseins factieux,Et voit en un clin d’œil, par un contraire eschange,L’un deschiré du peuple au milieu de la fange,Et l’autre à mesme temps eslevé dans les cieux.

S’il ne possede point ces maisons magnifiques,Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques,Où la magnificence estale ses attraits,Il jouit des beautez qu’ont les saisons nouvelles,Il voit de la verdure et des fleurs naturelles,Qu’en ces riches lambris l’on ne voit qu’en portraits.

Croy-moy, retirons-nous hors de la multitude,Et vivons desormais loin de la servitudeDe ces palais dorez où tout le monde accourt.Sous un chesne eslevé les arbrisseaux s’ennuyent,Et devant le soleil tous les astres s’enfuyent,De peur d’estre obligez de luy faire la court.

Après qu’on a suivy sans aucune asseuranceCette vaine faveur qui nous paist d’esperance,L’envie en un moment tous nos desseins destruit.Ce n’est qu’une fumée, il n’est rien de si frèsle ;Sa plus belle moisson est sujette à la gresle,Et souvent elle n’a que des fleurs pour du fruit.

Agreables deserts, sejour de l’innocence,Où loin des vanitez, de la magnificence,Commence mon repos et finit mon tourment ;Valons, fleuves, rochers, plaisante solitude,Si vous fustes tesmoins de mon inquietude,Soyez-le desormais de mon contentement.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources