Œuvres complètes, 1625‑1660· Stances
Contre un vieillard jaloux
Vieux corps tout épuisé de sang et de moüelleD’où l’ame se depart,Jouirez-vous toûjours d’une chose si belleSans nous en faire part ?
Ces beaux yeux, hors d’espoir d’échaufer par leurs charmesVostre froide amitié,Méprisant leurs attraits, ont leur recours aux larmesPour vous faire pitié.
Ainsi l’on voit l’Aurore, en sortant de sa couche,Soûpirer et gemir,Quand son vieil impuissant, aussi mort qu’une souche,N’a rien fait que dormir.
Nostre goust suit nos ans. La vieillesse desireUn bon vin savoureux,Au lieu que la jeunesse incessamment soupireLes plaisirs amoureux.
L’Amour, encore enfant, cherit cette verdureEt ces fleurs du printemps,Fuyant ces vieux rochers où l’on voit la froidureDemeurer en tout temps.
Puis donc que desormais vos vieux membres de glaceNe luy sont qu’ennuyeux,Ne luy défendez point de mettre en vostre placeQuelqu’un qui fasse mieux.
Laissez en liberté cette beauté celeste ;N’en soyez point jaloux :Quand ’en prendray ma part, vous en aurez de restePlus qu’il n’en faut pour vous.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources