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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les bergeries de messire honorat de Bueil Chevalier Seigneur de Ragan

Eglogue

Racan· 102 vers

Miserable troupeau, qui, durant la froidure,Voy ces champs sans moisson et ces prez sans verdure,Sçache que pour jamais l’espoir nous est ostéD’avoir en ce climat de printemps ny d’esté.L’astre par qui les fleurs émailloient les campagnes,Par qui le serpoulet parfumoit les montagnes,Et par qui finissoit cette froide saison,A porté sa lumiere en un autre horison,Et dans ces tristes lieux n’en reste aucune flameQue celle que l’amour en conserve en mon ame.Combien, en ce malheur, je benirois les Cieux,Si, quand leur tyrannie éloigna de mes yeuxCelle dont la presence est mon heur et ma gloire,Ils eussent de mon ame esloigné sa memoire.Soit que le jour renaisse au sommet des rochersEt commence à dorer la pointe des clochers,Ou soit que dans les eaux sa lumiere finisse,Je ne pense jamais qu’aux beautez d’Artenice.Quand les plus douces nuicts assoupissent les corpsEt font que les vivans sont semblables aux morts,Que toutes les couleurs sont reduites en une,Mon esprit, delivré de la foule importune,Se forme sa figure aussi belle qu’elle est,Lors que, ne voyant rien, il voit ce qui lui plaist,Et par les mesmes vœux dont je l’ay reclaméeAdore ceste image en mon ame imprimée.Pourquoy n’usez-vous pas, adorable soleil,Des flames de vos yeux comme vostre pareil ?Lors qu’il nous quitte au soir, il remporte dans l’ondeLes rayons éternels dont il esclaire au monde,Et souffre que les corps et les esprits lassezAccordent le repos à leurs travaux passez ;Mais, en quelque climat où le Ciel vous emmeine,Je ne trouve jamais de relasche à ma peine.Dieux ! que ma passion a de temerité !Que les conseils d’amour sont pleins de vanitéDe m’adresser à vous, dont la race divineDu sang mesme de Pan a prins son origine,Et de qui les apas, trop chastement gardez,Par le seul Alcidor ont esté possedez,Celuy de qui la mort si digne de la vieFist moins aux braves cœurs de pitié que d’envie,Et que l’on estimoit, tant qu’il fut parmy nous,Le salut des troupeaux et la terreur des loups !Ay-je des qualitez qui ne semblent petitesLors que je les compare à ses moindres merites !Il le faut avouer avecque verité,Il me passoit en tout, fors en fidelité ;Mais cela ne m’est pas une grande louange :A quelle autre beauté pourrois-je aller au change ?Quelle autre a des appas plus charmans et plus doux,Ou quelle autre a l’esprit plus aimable que vous ?Certes, bien que ma foy n eust jamais de seconde,Qu’elle soit comme vous la merveille du monde,N’est-ce pas estre injuste au prix de vos beautezDe croire vous aimer comme vous meritez ?Pour moy, toutes les fois que je pense aux merveillesDont vostre bel esprit ravissoit mes oreilles,Ou que je me souviens des aymables apasEn qui mes yeux trouvoient la vie et le trespas,Repassant à loisir en ma triste memoireCe bien heureux estat du comble de ma gloire,En ce grand changement je recognois assezQue les plus doux plaisirs sont les plustost passez.Lors que je me retrouve en ces belles demeures,Où les jours les plus longs ne sembloient que des heures,Cela ne sert de rien qu’à me ramentevoirQue je n’y verray plus ce que j’y soulois voir ;Cet agreable pré, cette fertile plaine,Qui paroient à l’envy les rives de la Seine ;Ces jardins où la grace estaloit ses apas,Alors que tant de fleurs y naissoient sous vos pas ;Tous ces lieux où l’amour, plein d’attraits et de flames,Donnoit par vous ses loix a tant de belles ames,Et tout ce qu’a Paris de plus delicieuxEst ce qui maintenant m’est le plus ennuyeux.Plus triste et plus chagrin que le temps où nous sommes,J’évite également l’abord de tous les hommes ;Les lieux les plus deserts me semblent les plus doux :Je ne veux entretien que de penser en vous,Et, soit que je m’arreste aux graces naturellesQui vous font estimer un miracle des belles,Celle dont vous marchez, celle dont vous parlez,De combien de douceurs vos refus sont meslez,Ou que, pensant plus haut, ma raison estonnéeAdmire les beautez dont vostre ame est ornée,Je n’y trouve qu’apas dont mon cœur se repaist ;Mesme de vos rigueurs le souvenir me plaist.Combien j’ay desiré, bel astre que j’adore,De payer le bon-heur de vous revoir encoreDes maux les plus cruels et les plus rigoureuxDont Amour puisse rendre un esprit malheureux !Qu’alors que tous mes soins tascheront de vous plaire,Vous ne me puissiez voir sans haine ou sans colere ;Qu’aucun de mes desseins ne puisse reussir,Que jamais vostre cœur ne se veuille adoucir,Qu’il me refuse tout, pourveu que je vous voye,Je penseray jouir du comble de majoye.Ainsi parloit Arcas durant cette saisonQui retient au foyer tout le monde en prison,Plaignant moins toutefois, en ce commun supplice,L’absence du beau-temps que celle d’Artenice.

102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources