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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes

A Mgr le cardinal de richelieu

Ode.

Racan· 150 vers

Richelieu, qui des plus grands hommesAs les mérites effacez,Et par qui le siècle où nous sommesTernit tous les siècles passez,Après tant de soins magnifiquesOu, comme les Dieux, tu t’appliquesAu règlement de l’univers,Viens délasser tes longues veillesAu doux entretien des merveillesQu’Apollon récite en mes vers.

Durant nos fortunes sinistres,Lorsqu’au mespris de la vertuL’on vit eslever ces ministresIndignes du nom qu’ils ont eu,L’on ne faisoit rien de solide ;Leur conseil estoit trop timideEt trop lent pour nous secourir,Et par leurs molles perfidiesIls nourrissoient des maladiesQu’autre que toi n’eust sceu guérir.

Cependant nos libres courages,Charmez de quelques vains appas,Donnoient faussement leurs suffragesAux mérites qu’ils n’avoient pas.Les lasches filles de mémoireOnt plus fait esclatter leur gloireQue leur pourpre ny leurs clinquants,Et pour rendre leurs noms augustesIls ont eu, comme les plus justes,Des Malherbes et des Racans.

Mais aujourd’huy que tes victoiresDonnent à tous les beaux esprits,Pour l’ornement de nos histoires,Des thrésors qui n’ont point de pris,Nous tenons de toi la RichesseQu’on cherchoit en vain sur PermesseAu siècle ingrat de nos ayeux,Lorsqu’à faute de grands exemplesDignes des autels et des temples,On peuploit de monstres les cieux.

Arrière ces fleurs inutilesQu’autrefois nos conceptions,En graves sujects infertiles,Cueilloient au champ des fictions !Loin ces vieux contes dont la GrèceVantoit le courage et l’adresseDe ses fausses divinités !Toutes ces fables ridiculesN’ont point d’Achiles ny d’HerculesQue ta vertu n’aist surmontez.

Encore que leurs artificesPar les siècles nous soient cachez,On ne peut ignorer les vicesDont ces héros sont entachez.C’est injustement qu’on tolèreQue l’antiquité mensongèreLes mette au rang des immortels,Et fasse chanter à ses cignesDes demy-dieux qui sont plus dignesDe la foudre que des autels.

Le Ciel, qui cognoist toutes choses,Et qui dans ses fatales mainsTient toutes les graces enclosesPour les departir aux humains,Confesse que les plus grands hommesQui, devant le siecle où nous sommes,Ont vaincu le temps et la mort,N’estoient qu’essais de sa puissance,Pour s’aprester, à ta naissance,A faire son dernier effort.

Si l’antiquité de ta race,Si féconde en divinitez,A mérité d’avoir sa placeDevant les autres qualitez,Malgré l’effort qu’ont fait cent lustresContre les noms les plus illustresDont nos fastes soient embellis,Qui ne sçait que ton origineVient de cette mesme racineQui faict croistreet fleurir nos lys ?

Mais c’est pour ceux de qui l’histoireNe faict rien voir de précieuxQu’il nous faut eslever la gloireSur les tombeaux de leurs ayeux.Ces grands noms qui portent les marquesDu sang des dieux et des monarquesQue les vieux siècles ont chérisSont les moindres que l’on te donne ;Cette vanité n’étoit bonneQue pour Ganimède ou Pâris.

Qui ne sçait de quelles tempestesTes travaux nous ont exemptez,Combien de Typhons à cent testesSont par ta prudence domptez ?Après des merveilles si grandes,Quelles assez dignes offrandesNous acquitteront envers Dieu,De qui les bontés tutélairesOnt mis le timon des affairesEntre les mains de Richelieu ?

Cette Rochelle où nos arméesPartant de combats et de joursS’estoient vainement consomméesSans voir que le haut de ses tours,Ces bastions qui dans les nuesEslevoient leurs testes cornues,Par le coultre sont traversés ;Il n’en laisse marque ny trace,Et fend esgalement ta placeDes murailles et des fossez.

Quinze fois on a veu la luneRemplir son croissant de clartégut le débris de leur fortuneardoit sa première fierté.Jadis d’un semblable courageL’amour, la vengeance et la rageFirent les efforts plus qu’humains,Quand on vit aux bords du ScamandreLes dieux attaquer et deffendreL’ouvrage de leurs propres mains.

L’Espagne, qui veut que le mondeSoit à son empire soumis,En vain sur la terre et sur l’ondeNous va chercher des ennemys ;En vain, en ces injustes guerres,Elle opposa tous ses tonnerresA ceux dont tu la combattois,Lypare s’en vit espuisée,Et son aigle fust ecraséeDe la foudre que tu portois.

N’est-ce pas toy qui tiens en brideLes tyrans les plus enragez,Et qui rends notre grand AlcideL’appuy des princes affligez ;Qui rends sa justice fameuseSur l’Eridan et sur la Meuse ;Qui rends leurs passages ouverts,Et qui rends son pouvoir supresme,D’esclave de son peuple mesme,L’arbitre de tout l’univers ?

Il voit qu’aujourd’huy sa vaillanceEst la terreur des potentats,Et qu’en sa seule bienveillanceGist le salut de leurs Estats.Tout cède à ce foudre de guerre,Il n’est point d’orgueil sur la terreQu’il n’ayt à ses pieds abattu ;Sa force esgalle sa naissance,Et ne cognoist son impuissanceQu’à recompenser ta vertu.

150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources