Œuvres complètes, 1625‑1660· Epigrammes et chansons
La nuit
AUX DAMES. Pour un Ballet.
Jusques à quand, ô soleils de la terre !Me ferez-vous la guerre ?Qu’ay-je commis contre vostre beauté ?Je renferme le jour dedans mes voiles sombresPour vous faire jouir en pleine libertéDes plaisirs que l’amour recelle dans mes ombres.
Chassez plustost ce fascheux luminaire,Dont la route ordinaireNuit tous les jours à vos contentemens :C’est celuy qui vous rend de si mauvais officesEt qui vous vient ravir des bras de vos amans,Lorsque vous rendez l’ame au milieu des delices.
Déja vos yeux, qui dissipent sa flâme,L’ont taché d’un tel blasmeQue l’Ocean ne l’en sçauroit laver ;Et cet astre déja se fust banny du mondeSi, pour cacher sa honte, il avoit peu trouverD’assez noire demeure aux abysmes de l’onde.
Poursuivez donc sa lumiere importune,Et faites que Neptune,Au lieu de lit, luy serve de tombeau.Ce vous est peu d’honneur de destruire mes voiles :Monstrez vostre pouvoir contre ce grand flambeau,Et luy faites l’affront qu’il fait à mes estoilles.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources