Œuvres complètes, 1625‑1660· Epigrammes et chansons
Pour un marinier
Dessus la mer de Cypre, où souvent il arriveQue les meilleurs nochers se perdent dés la rive,J’ay navigué la nuit plus de fois que le jour.La beaute d’Uranie est mon pole et mon phare,Et, dans quelque tourmente où ma barque s’égare,Je n’invoque jamais d’autre dieu que l’Amour.
Souvent à la mercy des funestes Pleyades,Ce pilote sans peur m’a conduit en des radesOù jamais les vaisseaux ne s’estoient hazardez ;Et, sans faire le vain, ceux qui m’entendront direDe quel art cet enfant a guide mon navireNe l’accuseront plus d’avoir les yeux bandez.
Il n’est point de brouillards que ses feux n’esclaircissent ;Par ses enchantemens les vagues s’adoucissent ;La mer se fait d’azur et le ciel de saphirs,Et, devant la beauté dont j’adore l’image,En faveur du printemps, qui luit en son visage,Les plus fiers aquilons se changent en zephirs.
Mais, bien quedans ses yeux l’amour prenne ses charmes,Qu’il y mette ses feux, qu’il y forge ses armes,Et qu’il ait estably son empire en ce lieu,Toutesfois sa grandeur leur rend obeissance ;Sur cette ame de glace il n’a point de puissance,Et seulement contre elle il cesse d’estre dieu.
Je sçay bien que ma nef y doit faire naufrage :Ma science m’aprend à predire l’orage ;Je connois le rocher qu’elle cache en son sein ;Mais plus j’y voy de morts, et moins je m’epouvante ;Je me trahis moy-mesme, et l’art dont je me vante,Pour l’honneur de perir en un si beau dessein.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources