Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes
Ode bachique
A M. Ménard, président d’Orillac.
Maintenant que du CapricorneLe temps mélancolique et morneTient au feu le monde assiegé,Noyons nostre ennuy dans le verre,Sans nous tourmenter de la guerreDu tiers état et du clergé.
Je sçay, Ménard, que les merveillesQui naissent de tes longues veillesVivront autant que l’univers ;Mais que te sert-il que ta gloireSe lise au temple de MemoireQuand tu seras mangé des vers ?
Quitte cette inutile peine,Beuvons plûtost à longue haleineDe ce nectar délicieux,Qui pour l’excellence precedeCeluy mesme que GanimedeVerse dans la coupe des Dieux.
C’est luy qui fait que les annéesNous durent moins que des journéC’est luy qui nous fait rajeunirEt qui bannit de nos penséesLe regret des choses passéesEt la crainte de l’avenir.
Beuvons, Ménard, à pleine tasse ;L’âge insensiblement se passe,Et nous mene à nos derniers jours ;L’on a beau faire des prieres,Les ans non plus que les rivieresJamais ne rebroussent leur cours.
Le printemps vétu de verdureChassera bien-tost la froidure,La mer a son flux et reflux ;Mais depuis que nostre jeunesseQuitte la place à la vieillesse,Le temps ne la ramene plus.
Les loix de la mort sont fatalesAussi bien aux maisons royalesQu’aux taudis couvers de roseaux.Tous nos jours sont sujets aux Parques ;Ceux des bergers et des monarquesSont coupez des mesmes ciseaux.
Leurs rigueurs, par oui tout s’efface,Ravissent en bien peu d’espaceCe qu’on a de mieux établi,Et bien-tost nous meneront boireAu-delà de la rive noireDans les eaux du fleuve d’oubly.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources