Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes
La venue du printemps
A M. de Termes.
Enfin, Termes, les ombragesReverdissent dans les bois,L’hyver et tous ses oragesSont en prison pour neuf mois ;Enfin la neige et la glaceFont à la verdure place ;Enfin le beau temps reluit,Et Philomele, assuréeDe la fureur de Terée,Chante aux forests jour et nuit.
Déja les fleurs qui bourgeonnentRajeunissent les vergers ;Tous les échos ne résonnentQue de chansons de bergers ;Les jeux, les ris et la danseSont par tout en abondance ;Les delices ont leur tour,La tristesse se retire,Et personne ne soupire,S’il ne soupire d’amour.
Les moissons dorent les plaines,Le ciel est tout de saphirs,Le murmure des fontainesS’accorde au bruit des zephirs ;Les foudres et les tempestesNe grondent plus sur nos testes,Ny des vents seditieuxLes insolentes coleresNe poussent plus les galeresDes abîmes dans les cieux.
Ces belles fleurs que natureDans les campagnes produitBrillent parmy la verdureComme des astres la nuit.L’Aurore, qui dans son ameBrusle d’une douce flâme,Laissant au lit endormiSon viel mary, froid et pasle,Desormais est matinalePour aller voir son amy.
Termes, de qui le meriteNe se peut trop estimer,La belle saison inviteChacun au plaisir d’aimer :La jeunesse de l’annéeSoudain se voit terminée ;Après le chaud vehementRevient l’extresme froidure,Et rien au monde ne dureQu’un éternel changement.
Leurs courses entre-suiviesVont comme un flus et reflus ;Mais le printemps de nos viesPasse et ne retourne plus.Tout le soin des destinéesEst de guider nos journéesPas à pas vers le tombeau !Le Temps de sa faux moissonneEt sans respecter personne,Ce que l’homme a de plus beau.
Tes louanges immortelles,Ny tes aimables appas,Qui te font cherir des belles,Ne t’en garentiront pas.Croy-moy, tant que Dieu t’octroyeCet âge comblé de joyeQui s’enfuit de jour en jour,Jouis du temps qu’il te donne,Et ne croy pas en autonneCuetflir tes fruits de l’amour.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources