Œuvres complètes, 1625‑1660· Stances
Stances
uel Dieu cruel tient mon sort en sa main,Qui me fait estre à moy-mesme inhumain ?Quelle manie à present me possede ?Plus mon ingrate a pour moy de rigueur,Plus je l’adore et plus je sens mon cœurAimer le mal et haïr le remede.
Mon soin n’est plus d’estre mis dans les CieuxAu mesme rang de ces grands demy-dieuxDont les vertus nous servent de modelle :Je me plais tant à ma captivitéQue, si j’aspire à l’immortalité.C’est seulement pour la rendre immortelle.
Bien que mes cris soient par-tout entendus,Bien que mes pleurs soient par-tout espendus,Bien que ma vie esteigne sa lumiere,Si je vous prie, ô destins tout-puissans !De me guerir des ennuis que je sens,Gardez-vous bien d’exaucer ma priere.
Quoy que chacun me puisse figurer,Il n’est point d’heur plus grand que d’adorerUne beauté si digne de louanges.Je vis au ciel sans bouger d’icy bas,Et pense voir, en voyant ses apas,Tous les apas que possedent les anges.
Ce grand Thebain que rien ne put domter,Qui comme moy fut fils de Jupiter,Et dont la gloire en toute part est sceuë,Dans la prison d’une moindre beauté,N’a point rougi d’avoir à son costéUne quenouille au lieu de sa massue.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources