Poèmes fantasques, 1883
(En guise de préface)
Amis rongeurs, à vous ma préface,Oyez bien !Que ce livre se vende au désert lybien,Au Labrador, en Chine, ou même aux Batignolles,Qu’il enveloppe, un jour, deux sous de croquignoles,Une saucisse plate, ou même qu’il soit lu,Bibliophiles noirs, rats au museau poilu,Tôt ou tard, vers minuit ‒ minuit : heure des crimes‒ Vous mettrez, vous au moins, votre nez dans mes rimes.
Merci !Remarquez donc ce chef d’œuvre, ô souris !Goûtez-moi de ces vers !… N’est-ce pas ?… Quand j’écris,Je pense à vous : ma marge est-elle assez visible ?…Je vous gâte le moins de papier blanc possible.Bon ! remerciez-moi !
L’on m’a dit que mes versPuaient parfois ainsi que des égouts ouverts,Ou, comme des charniers, odoraient les massacres.On m’a dit qu’il passait, là-dedans, des vents acres,De grands souffles huants qui vous poussaient, qui vousJetaient, époumonnés, dans un chahut de fous.
Excusez-moi, souris et rats, ô chers voraces,Si cela laisse un goût rance à mes paperasses ;Mais, si ce goût vous plaît, amis, je vous permets,Quand je ferai dodo, bouche ouverte, à jamais,De venir follement barboter dans ma graisse,Et lire dans mon cœur ‒ ce volume sous-presseQue nul bibliophile, ici-bas, n’épela ‒Les poèmes cruels qui seront restés là.
JEAN RAMEAU.
29 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources