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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes fantasques, 1883

L’œuvre du soleil

Jean Rameau· 56 vers

Je me couchai parmi les herbes, en plein bois.C’était avril, le mois des germes, où tout craqueDe fleurs, où l’on entend les bêtes aux aboisBeugler sous le soleil affolant qui les traque.

Et tout germait, et tout fleurait, et tout chantaitL’hymne religieux des vertes renaissances,Et tout était délire et joie, et tout étaitAmour, sous les grands cieux pleins de magnificences.

Et je sentais pointer sous moi, confusément,Des êtres, des éveils herbeux, contre ma nuque ;Et de sveltes fenouils, avec un bercement,Se courbaient à mes pieds comme un grand peuple eunuque.

Et des arbres, ployant leurs bras souples et nus,Venaient me taquiner comme des courtisanes ;Et je sentais sur moi les gros membres charnusDes mauves, comme des mollets de paysannes.

Et c’était merveilleux, et c’était énervant !Et l’on aurait voulu mourir là, dans les vaguesDe cet océan d’herbe embaumée, en buvantTout ce qu’avril versait dans l’air de liqueurs vagues.

Je m’endormis. Alors, du zénith calciné,Je crus voir le soleil tomber, fauve et néfaste,Et, comme un monstre jaune ayant un souffle igné,S’accroupir sur mon ventre avec son poitrail vaste.

Et, posant sur mes yeux ses frémissants naseauxEt me plongeant au cou ses deux griffes acerbes,Le monstre m’étouffa, lentement ; et mes osFondirent, et mes chairs fumèrent sur les herbes.

Et, sous la couvaison du soleil glorieux,Mon âme s’exhala, tiède, et j’eus des vertiges ;Et par ma bouche, et par mon nez, et par mes yeux,Je sentis se dresser de formidables tiges.

Et ma suante échine alors s’enracina,Et mes orteils goulus fouillèrent dans les terres,Et tout mon être, empli de sèves, bourgeonnaVertement, sous les cieux chauds comme des cratères.

Et le soleil partit en me disant : « Fleuris,Fleuris, mon fils ! A toi ces vastes esplanades,A toi tous mes rayons, à toi tous les espritsQui vont chanter à Dieu, la nuit, des sérénades.

« Tu n’étais qu’un piteux et chétif animal :Un homme ; je te fais arbre ! Chante et prospère !L’arbre est fait pour le bien, l’homme est fait pour le mal ;Sois fier comme un monarque, et sois bon comme un père.

Et je haussai mon front orgueilleusement vert,Et j’allongeai mes bras multiples dans les nues,Et je sentis venir à moi, du ciel ouvert,Comme un tiède fouillis de blanches formes nues.

Hosanna ! je n’étais plus un homme !… Hosanna !Et des femmes passaient sous moi, blondes et lestes,Et je n’éprouvais rien, comme un arbre qui n’aDans son grand cœur ligneux que des amours célestes.

Je m’éveillai. Ni fleurs, ni tiges dans mes yeux !Mais je sentais, en moi comme un chant d’alouette.Et je bénis, alors, ce bon soleil des cieux :Au lieu de me faire arbre, il m’avait fait poète.

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources