Poèmes fantasques, 1883
Le cauchemar
D’une nuit d’été.
Et Dieu m’ouvrit le ventre avec son bistouri.‒ Que veux-tu, docteur Dieu ?‒ Changer ton cœur pourri.Et, farfouillant des doigts mes entrailles ouvertes,Comme un froid carabin sous ses lunettes vertes,Il extirpa mon cœur du thorax caverneux.C’était un gros moignon exsangue, aux tons vineux,Qui sautait dans sa main comme un crapaud folâtre,Il l’écrasa du pouce, en fit un large emplâtre,L’étendit sur un linge, et, les yeux clignotants,Il prit son microscope et l’inspecta longtemps.
Cela t’a fait souffrir, n’est-ce pas ? ce viscère ?
‒ Si j’ai souffert !… Jamais chien galeux qu’on lacère,Juif qu’on mène au bûcher ou qu’on cloue au poteau,N’a souffert ce que j’ai souffert sous ton marteau,Sous ton marteau maudit, sous ton marteau de flamme,O forgeron sinistre, ô marteleur de l’âme,O triste bête rouge, ô monstre, ô mon vieux cœur !…
Et, comme autour de moi geignait l’horrible chœurDes souvenirs meurtris, des amours sanglotantes,Pareil à ces guerriers qui content, sous les tentes,Leurs faits d’armes, les soirs d’hiver où tout se tait,J’ai raconté ma vie à Dieu qui m’écoutait.
Oui, certes, ce cœur-là peut avoir des ulcères ;Y vois-tu des trous noirs, des empreintes de serres,Des coups de bec, d’affreux haillons de chair pendants ?Ah ! tant d’amours-condors ont niché là-dedans,Tant de femmes-vautours, tant de bêtes pattues,Comme sur un charnier, là, se sont abattues !Il est des cœurs sommets, il est des monts géants ;Sur les grands monts haussés vers les zéniths béants,Sur les pics flagellés de neige, où les rafalesHennissent puissamment comme des bucéphales,On n’a jamais trouvé des nids de colibris ;Et, lorsque quelque oiseau s’accroche à leurs flancs gris,C’est un aigle farouche aux griffes douloureuses.Ainsi les cœurs. Aux uns les amours doucereuses,Les amours de bas-vol, les amours colibris.Aux autres les broîments et les cuisants prurits,Aux autres vos becs durs, ô fauves des espaces,Aux autres votre serre atroce, amours rapaces !
Si j’ai souffert ! Qui donc aima bien sans souffrir ?
Oui, je sais, tout là-bas, au loin, on voit fleurirJe ne sais quel bouquet de souvenances chères ;Le passé ténébreux flambe sous les torchères,Et parfois, dans un coin, on retrouve, en passant,Le squelette d’un vieil amour attendrissant,Un squelette ébréché, loqueteux, qui se dresseEn souriant, tout bas. Et l’on a cette ivresseQu’on éprouve à sentir un bon flacon vidé.
Oui, l’on eut dix-huit ans, oui, l’on a truandé,Oui, ces dents ont mordu des fraises en décembre,Oui, certe, on a humé ce voluptueux ambre,Ce parfum que l’on boit bouche à bouche en râlant !Et l’on voit défiler un pêle-mêle blancDe torses, de seins nus, de nuques, de prunellesQu’on fit pleurer d’amour, jadis, sous des tonnelles,Tout cela cahoté sur de grands chariots…Oui, l’on était heureux, n’est-ce pas ?Idiots !
Ces chars du temps n’ont pris que les choses joyeuses.C’est comme en train-express. Les carcasses pouilleuses,Les gueux, les sans-le-sou, ne s’y font pas porter,Cela crève sur place. Et l’on n’y voit monterQue les paquets heureux des obésités grasses.
Mais les pleurs, les hoquets, les angoisses : ces crassesQui souillaient les amours d’antan, qui s’en souvient ?
Moi, j’aime cette femme, elle m’aime. ‒ C’est bien.Après ? ‒ On se le dit ‒ Après ? ‒ On se le prouveAprès… après ?…Après ?…qu’est-ce donc que l’on trouveDe creux, de vide en soi que l’on ne peut combler ?Oh ! pouvoir se dissoudre, un soir, pouvoir brûlerComme un feu d’artifice et partir en lumières,Au diable, tout là-haut, où s’en vont les prières !Oh ! pouvoir boire une âme en un embrassement,Et s’envoler ensuite, harmonieusement,Vers les astres brûlés des altitudes vierges,Comme deux encens bleus s’envolant vers des cierges !Est-ce là que l’amour s’assouvit ? Est-ce làQue le cœur, comme un gros assoiffé qu’on soûla,Repu, gorgé, content, plein de béatitude,Dort dans la joie immense et dans sa plénitude,Engourdi, saturé de calme aérien,Et qu’il cesse de battre, et qu’il ne veut plus rien ?
Et lorsque j’eus craché toute mon amertume,Comme un pochard rendant son vin sur le bitume,Et quand j’eus divagué des heures, sans tarir,Dieu me dit :‒ Oui, je vois ; cela t’a fait souffrir.Sois heureux ; je t’apporte un remède efficace :Ce cœur humain, que tout déchire, qu’un rien casse,J’ai résolu, là-haut, de l’améliorer.C’est un nouveau modèle, et pour l’inaugurer,Je te prends ; tu pleuras, tu gémis, et je t’aime,O toi, pauvre martyr de l’antique système !Et Dieu mit un cœur neuf sous mes poumons séreux.Et, sitôt que je l’eus, je me sentis heureux,Et je ne compris plus les angoisses souffertes !
‒ O Dieu, Dieu grand, qui fis de telles découvertes,En quoi donc est ce cœur que je viens d’innover ?
103 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources