Poèmes fantasques, 1883
Le rosier de Roselle
Écoutez, mes amis, l’histoire de Roselle.Roselle était comme une éclosion de mai,Fraîche comme une fleur, douce comme une oiselle,Quelque chose de saint, de chaste et d’embaumé.
Moi, je crois que, parfois, Dieu, là-haut, dans l’espace,Se trompe de tiroirs, et brouille ses couleurs ;Qu’il met sur des rosiers des griffes de rapace,Et donne à des minois des incarnats de fleurs.
C’était un joli nid, Roselle, ta chaumière :Tout autour, des ruisseaux bavards, des bois moussus,Des rosiers par devant, du soleil par derrière.Et la sérénité du ciel bleu par dessus.
Or, parmi les rosiers, un jour d’efflorescences,La Roselle s’assit. Les bois étaient tout blonds ;Avril, poudré, musqué, charriait des essences,Et les lointains de pourpre éclataient de flonflons.
Alors, un grand rosier pencha ses branches frêles,Vers Roselle, et, sur son front vierge, chastement,Mit des baisers plus purs que ceux des tourterelles,De ses boutons plus doux que des lèvres d’amant.
Et Roselle, le cœur embaumé de tendresses,Baisa le beau rosier comme un petit mari,Et la brise emmêlait les roses et les tressesDe la Roselle blonde et du rosier fleuri.
Et, je ne sais comment, il se fit des rapines :Elle te prit, rosier, une rose, en tremblant ;Et, je ne sais comment, Roselle, ses épinesPrirent quelques cheveux bouclés sur ton front blanc !
Ils se virent dès lors, les soirs pleins de mystère,Lui, des roses au front ; elle, l’amour aux yeux.Rosiers, n’êtes-vous pas des cœurs germant sous terre ?Filles, n’êtes-vous pas des rosiers chus des cieux ?
II
Vous ne connaissez point Jeannot, messieurs et dames ?Jeannot, c’est un joli pastoureau, qui vous sortD’une flûte, des airs plus doux que des voix d’âmes,Et dont les grands yeux bleus, dit-on, jettent un sort !
Passez, filles des bois, quand le pastoureau chante !…Un soir, Jeannot s’en vint chanter près des rosiers 、Oh ! c’était une voix langoureuse et touchante,Comme un zéphyr pleurant parmi les alisiers.
Oh ! Roselle, va-t’en ! oh ! baisse tes paupières !Défends-la de tes dards, ô rosier, son amant !……Avez-vous entendu sangloter les bruyères,La nuit, comme des voix de femmes se pâmant ?…
Va-t’en ! tu n’auras pas ma Roselle chérie,Toi dont le chant enivre et dont l’œil clair endort !….Mais la voix monte, monte, et charme, et pleure, et prie,Partant comme un encens d’amour sous les cieux d’or !…
Pleurez, les nids ; pleurez, les roses : la Roselle,Qui semblait une tendre éclosion de mai,Fraîche comme une fleur, douce comme une oiselle,N’a plus rien, rien de saint, de chaste, d’embaumé.
III
Et, quand la lune vint sur les voûtes branchues,Roselle, en s’enfuyant, pâle, ne remarquaNi le rosier en pleurs, ni ses griffes crochues ;Mais le rosier la vit passer, et la piqua.
Le sang coula, coula, noirâtre, de la plaie.Tout fut vain : on ne put l’arrêter, mes amis !La Roselle en est morte. Au loin, dans la boulaie,Jeannot, lui, chante encore au milieu des semis.
Roselle fait dodo, sous terre, entre des planches ;Sur elle, plein de dards, pousse un houx rabougri.Le rosier, l’an suivant, n’eut que des roses blanches,Et, cette année, il n’a pas encore fleuri.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources