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La Cité des eaux, 1902· La course

La course

Henri de Régnier· alexandrins surtout, 152 vers

Vous m'avez dit :Laisse-les vivreLà-bas…Que t'importent leurs bonds ou leurs pasSur l'herbe de l'aurore‖ ou l'herbe de midi,M'avez-vous dit ?

C'est vrai. Ma maison‖ est haute et belle sur la place.C'est vrai que ma maison‖ est haute et belle et vaste,Faite de marbre avec‖ un toit de tuiles d'or ;J'y vis ; j'y dors ;

Mon pas y traîne sur les dallesLe cuir taillé de mes sandales,Et mon manteau sur le pavéFrôle son bruit de laine souple.J'ai des amis, le poing levé,Qui heurtent, en chantant, leurs coupesA la beauté !On entre ; on sort.Ma maison est vaste‖ sous son toit de tuiles d'or,Chacun dit : Notre hôte est heureux.Et moi aussi je dis comme eux,Tout bas :A quoi bon vivre,Là-bas,A quoi bon vivre ailleurs qu'ici…

Puis le soir vient et je‖ suis seul alors dans l'ombreEt je ferme les yeux…

Alors :Il me semble que l'ombre‖ informe, peu à peu,Tressaille, tremble, vibre‖ et s'anime et se meutEt sourdement s'agite‖ en son silence obscur ;J'entends craquer la poutre‖ et se fendre le mur

Et voici, par sa fente‖ invisible et soudaine,Que, sournoise d'abord‖ et perceptible à peine,Une odeur de forêt,‖ d'eau vive et d'herbe chaude,Pénètre, se répand,‖ rampe, circule et rôdeEt, plus forte, plus ample‖ et plus universelle,S'accroît, se multiplie‖ et m'apporte avec elleLes diverses senteurs‖ que la terre sacrée,Forestière, rustique,‖ aride ou labourée,Mêle au vent de la nuit,‖ du soir ou de l'aurore ;Et bientôt, peu à peu,‖ toute l'ombre est sonore.Elle bourdonne ainsi‖ qu'une ruche éveilléeQui murmure au soleil‖ à travers la feuillée,Après la pluie oblique‖ et l'averse pesante ;Voici que maintenant‖ toute l'ombre est vivanteEt que la nuit bourgeonne‖ et la ténèbre pousse.Le siège où je m'appuie‖ est tout velu de mousse.Je me penche : de l'herbe‖ a verdi sur le marbre ;La colonne soudain‖ végète, et c'est un arbreQui jusqu'à moi étend‖ sa branche. Je me sensEnvironné partout‖ de souffles frémissantsQui me chauffent la nuque‖ et me brûlent la joue.L'ombre hennit ;‖ l'ombre danse ; l'ombre s'ébroue,Palpite, naît, fleurit,‖ germe, frémit, éclôt.Je n'ai pas peur. Le vent‖ chante dans les roseaux ;

Je sens sourdre à mes pieds‖ des sources ; je respireLa résine, le fruit,‖ la vendange, la cireEt je devine au fond‖ de l'ombre et parmi elleComme un cercle incertain‖ de faces fraternelles.La Vie autour de moi‖ murmure, vibre, bat ;Je la sens dans cette ombre‖ où je ne la vois pas ;Sa rumeur est lointaine‖ ou proche, brusque ou douce ;Un invisible rire‖ erre de bouche en bouche,D'arbre en arbre, de feuille‖ en feuille. Tout frissonne.Et je sais qu'ils sont là,‖ si je ne vois personne.C'est en vain qu'on se tait ;‖ j'entends, j'entends, j'entends !

Puisque l'arbre, la source‖ et la feuille et le ventSont venus jusqu'à moi‖ et m'apportent en euxLeurs obscures odeurs‖ et leurs bruits ténébreux,Êtes-vous là, fils de‖ la glèbe et du sillon,Hôtes de la forêt,‖ de la plaine et du mont,O formes à demi‖ terrestres et divines ?Toi, Faune, qui cueillais‖ les grappes à ma vigne,Et toi, Satyre, qui‖ dansais sur mon chemin,Et toi, qu'on entrevoit‖ entre les troncs, Sylvain ?O vous tous, avec qui,‖ dans l'antre et le hallier,J'ai vécu, de chacun‖ longuement familier,N'êtes-vous pas venus‖ avec le vent et l'arbreMe chercher sous le toit‖ de ma maison de marbrePour me prendre la main‖ et courir à l'aurore ?

Ce sera toi. Salut,‖ Maître ! Salut, Centaure !Salut, de qui le pas‖ foule l'herbe et le sable,Libérateur,‖ ô Bienvenu, ô Vénérable,Dont la barbe est d'argent‖ et le sabot d'airain !La croupe de cheval‖ qui prolonge tes reinsTe fait homme à la fois‖ et bête, ô Dieu. Ton torseAjoute à ton poitrail‖ le surcroît de sa force.Te voilà donc.‖ Je t'attendais. Oh viens plus près !Et maintenant prends-moi,‖ Centaure, je suis prêt.Je vais sentir ton poing‖ me saisir à plein corpsEt, d'un geste puissant‖ et d'un facile effort,Me soulever de terre‖ et m'asseoir sur ton dos !

Il m'a pris. J'ai senti‖ son souffle sur ma peau.Je serre son flanc rude‖ et je m'accroche à lui ;Ma tête lourde a son‖ épaule pour appui ;De mes deux bras j'étreins‖ sa poitrine. La VilleQu'il traverse est‖ silencieuse et dort tranquille.Son pas égal résonne‖ aux dalles de la rue.Voici le mur, la porte‖ et la campagne nue.Il part ; son ongle dur‖ maintenant bat la terre,Et toute la nuit vaste,‖ immense et solitaireEt l'ombre aventureuse‖ et l'espace incertainS'ouvrent au cabrement‖ de son galop divin.

O vertige ! L'élan‖ du nocturne CoureurM'emporte. La ténèbre‖ est sourde et sans lueur.Le sol tantôt s'éboule‖ et tantôt s'affermit ;L'air rapide m'enivre‖ et m'étouffe à demi ;Le Centaure tantôt‖ se cabre et tantôt fonce ;C'est en vain qu'en passant,‖ la haie avec sa ronceLe retient au poitrail‖ ou le griffe à la croupe,Sa course furieuse‖ et brusque s'entrecoupeDu fossé qu'il enjambe‖ ou du ravin qu'il saute.Ici, le sable mou‖ cède ; là, l'herbe hauteL'entrave ; le caillou‖ roule et ronfle avec bruitDerrière ce passant‖ qui défonce la nuit ;Le terrain sous son pied‖ s'ébranle, gronde ou sonne ;Une montée en vain‖ l'essouffle et l'époumonneQue sa pente le rue‖ et redouble l'élanDu Centaure qui va,‖ passe, monte, descendEt, d'une fougue égale‖ et d'un même jarret,Sort ruisselant du fleuve‖ et boueux du marais,Et, franchissant taillis,‖ plaines, bois et vallons,Parcourt éperdument‖ l'ombre sans horizon,Tandis que moi, uni‖ à sa force mouvante,Ivre d'air qui m'étouffe‖ et de vent qui m'évente,Je respire en sa triple‖ et formidable odeurLe Dieu terrestre, l'homme‖ et la bête en sueur.

Encor, longtemps, toujours‖ et d'échos en échosL'espace retentit‖ sous les quatre sabots.Voici l'aube pourtant,‖ bien qu'il soit nuit encore.La ténèbre blémit‖ et l'ombre se colore.La montagne dressée‖ abrupte, d'un seul bloc,Entasse ses cailloux,‖ ses pierres et ses rocs.Le Centaure hennit‖ vers la cime lointaine ;Il s'épuise ; son flanc‖ palpite à son haleine ;Il glisse, butte, tombe‖ et sa force est à bout.Il boite. Le sang rompt‖ les veines de son cou.Mais il monte toujours‖ et sous moi je le sensD'un effort monstrueux‖ arquer son rein puissant ;J'entends râler sa gorge‖ et craquer ses jointures.Le pic vertigineux‖ qui l'attire s'azure ;Nous allons vers le jour‖ et la nuit reste en bas.Le Centaure s'acharne‖ et monte ; chaque pasLe hasarde à la chute‖ et le risque à l'abîme,Mais tout à coup, d'un bond‖ furieux, à la cime,Sur le rocher étroit‖ du suprême plateau,D'aplomb, il a posé‖ son quadruple sabot,Et, tout fumant encor‖ de sa course sacrée,Tournant sa tête en feu‖ vers sa croupe dorée,Prodigieux,‖ aérien, pourpre et vermeil,Il se dresse debout‖ et rit dans le soleil.

Versification

Mètre
Alexandrins surtout (128 de 12, 9 de 8, 7 de 4, 4 de 2, 2 de 13, 1 de 6, 1 de 9)· profil 2, 4, 8, 9i, 6=6, 5÷8

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cité des eaux, Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE, 1902· numérisation Project Gutenberg· Sources