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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Cité des eaux, 1902· La plainte du cyclope

La plainte du cyclope

Henri de Régnier· distiques, alexandrins, 96 vers

« Toi qui dans l'air léger‖ lances d'un souffle purLa chanson de ta flûte‖ en gammes vers l'azurEt qui, longtemps assis‖ devant la mer sacrée,L'admires, tour à tour,‖ rose à peine ou pourprée,Quand le soleil se lève‖ ou tombe à l'horizon ;O toi, qui, pour rentrer,‖ le soir, en ta maison,Suis ce sentier charmant‖ qui va par la prairieEt qui s'arrête au seuil‖ de ta porte fleurie,Sache au moins être heureux‖ de ta félicitéEt combien purs et beaux‖ tes jours auront été,Car ton chien est fidèle‖ et ton troupeau docile,Et tu peux oublier‖ que la verte Sicile,Sous ses blés jaunissants‖ et ses hautes forêts,En son sein ténébreux‖ cache un obscur secret ;Mais, dans le ciel noirci‖ que son sommet embrume,Regarde quelquefois,‖ au loin, l'Etna qui fume,Et, quelquefois aussi,‖ lorsque tu t'en reviens,Laisse aller devant toi‖ tes chèvres et ton chien ;Couche-toi sur le sol‖ et pose ton oreilleContre terre. Entends-tu,‖ qui, peu à peu, s'éveilleEt qui gémit et gronde‖ avec un bruit d'airain,La sonore rumeur‖ d'un écho souterrain ?

« C'est nous qui, sous la terre‖ émue à notre haleine,En cadence frappons‖ l'enclume souterraineDont l'Etna porte au ciel‖ la nocturne lueur.Nous sommes là, couverts‖ d'une chaude sueur,Occupés dans la nuit‖ furieuse et sans astresA fondre le métal‖ que nos marteaux vont battre.Il court, fusible et clair,‖ s'allonge et s'étrécit ;Brûlant, il étincelle,‖ et froid, il se durcit.La flamboyante orgie‖ éclate. L'on est ivreDe l'arôme du fer‖ et de l'odeur du cuivre.Voici de l'or qui fond‖ et de l'argent qui bout ;L'alliage subtil‖ les mêle en un seul tout.

Notre peuple travaille,‖ accouple, unit et forge !La colère à forger‖ nous saisit à la gorgeEt nous gonfle le muscle‖ et nous brûle le sang.Notre souffle inégal‖ suit notre bras puissant,Car, de tout ce métal‖ qu'il martèle sans trêve,S'aiguisent par milliers‖ les lances et les glaives,Et la bataille sort‖ de notre antre guerrier.Notre œil unique, c'est‖ ton orbe, ô bouclier !Et nos torses fumants‖ que la scorie encrasseOnt servi de modèle‖ à mouler la cuirasse,Et c'est nous, de qui l'œuvre‖ obscur et souterrainPour la ville aux dieux d'or‖ fait des portes d'airain.

« Condamnés à la nuit,‖ Cyclopes, nous aurions,Comme d'autres, aimé‖ le jour et les rayons,Le soleil, la clarté,‖ l'air vaste, la lumière,Mais notre race, hélas !‖ de l'ombre est prisonnière.C'est ainsi. La sueur‖ nous coule de la peauTandis que court la source‖ et glisse le ruisseau,Furtive entre les joncs‖ et pensif sous les chênes,Et que la Nymphe rit‖ d'être nue aux fontaines !Le vent frais eût séché‖ nos corps laborieux.La terre est belle. Non.‖ Les fleurs pour tous les yeuxMulticolores et‖ charmantes sont écloses,Un sang divin triomphe‖ en la pourpre des roses,Mais l'œil déshérité‖ qui s'ouvre à notre frontN'était pas fait pour voir‖ ce que d'autres verront,Et, lorsque l'un de nous‖ en rampant sur le ventreSe hasarde au dehors‖ debout au seuil de l'antre,Le chien hurle à sa vue‖ et le troupeau s'enfuit ;Chacun en le voyant‖ s'écarte devant lui.C'est en vain qu'un instant‖ au soleil il s'étire.On a peur. Les oiseaux‖ s'envolent, et le rireDes femmes s'interrompt‖ en un cri, et l'on voit,L'une dans le verger‖ et l'autre vers le bois,Se cacher Lycoris‖ et courir Galatée ;La flûte du berger‖ se tait, épouvantée,Si le pas du Cyclope‖ a troublé l'air divin.

« Bien plus. Les Faunes même‖ et même les SylvainsNous lancent des cailloux‖ et nous jettent des pierres,Et notre œil attristé‖ sous sa lourde paupièreLes fait rire de nous‖ dans leurs barbes. C'est vraiQue l'ombre nous a faits‖ rauques, gauches et laids.Le marteau a rendu‖ gourdes nos mains difformes ;L'âpre feu nous a cuit‖ le visage. Nous sommesTout haletants encor‖ du labeur souterrain,Et notre souffle gronde‖ en nos gorges d'airain.

« Laisse donc le printemps‖ fleurir la terre douce.Ne te hasarde plus‖ vers ce qui te repousse,Bon Cyclope ! Reprends‖ en bas ton œuvre obscur ;Le four ronfle ; la cuve‖ est pleine et bout. L'azurDu ciel est souriant,‖ là-haut, aux blés que doreCe soleil qui pour toi‖ n'aura pas eu d'aurore.Retourne à ta caverne‖ et rentre dans ta nuit ;Descends vers la rumeur‖ et descends vers le bruit,Et ne t'occupe plus‖ de l'homme et de la terre.Sue et peine et, parfois,‖ pourtant, pour te distraire,Songe que ton Destin,‖ noir Ouvrier, est beau.O Forgeron, tu as‖ pour sceptre le marteau !Ta couronne terrestre‖ est un Etna qui fume ;Et, lorsque à tour de bras‖ tu frappes sur l'enclume,Pense donc que tu fais‖ aussi, toi, comme un dieu,Naître des fleurs de flamme‖ et des roses de feu. »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
48((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a pur / l'azur masculine, classiqueb sacrée / pourprée féminine, classiquec l'horizon / maison masculine, classiqued prairie / fleurie féminine, classiquee félicité / été masculine, classiquef docile / Sicile féminine, classiqueg forêts / secret masculine, non classiqueh embrume / fume féminine, classiquei reviens / chien masculine, non classiquej oreille / s'éveille féminine, classiquek d'airain / souterrain masculine, classiquea haleine / souterraine féminine, classiqueb lueur / sueur masculine, classiquec astres / battre féminine, non classiqued s'étrécit / durcit masculine, classiquee ivre / cuivre féminine, classiquef bout / tout masculine, classiquea forge / gorge féminine, classiqueb sang / puissant masculine, non classiquec trêve / glaives féminine, non classiqued guerrier / bouclier masculine, classiquee encrasse / cuirasse féminine, classiquef souterrain / d'airain masculine, classiquea aurions / rayons masculine, classiqueb lumière / prisonnière féminine, classiquec peau / ruisseau masculine, classiqued chênes / fontaines féminine, classiquee laborieux / yeux masculine, classiquef écloses / roses féminine, classiqueg front / verront masculine, classiqueh ventre / l'antre féminine, classiquei s'enfuit / lui masculine, non classiquej s'étire / rire féminine, classiquek voit / bois masculine, non classiquel Galatée / épouvantée féminine, classiquem divin / Sylvains masculine, non classiqueb pierres / paupière féminine, non classiquec vrai / laids masculine, non classiqued difformes / sommes féminine, assonantea douce / repousse féminine, classiqueb obscur / L'azur masculine, classiquec dore / d'aurore féminine, classiqued nuit / bruit masculine, classiquee terre / distraire féminine, classiquef beau / marteau masculine, classiqueg fume / l'enclume féminine, classiqueh dieu / feu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 1.5

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cité des eaux, Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE, 1902· numérisation Project Gutenberg· Sources