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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Cité des eaux, 1902· Salut a Versailles

La louange des eaux, des arbres et des dieux

Henri de Régnier· 20 quatrains, alexandrins, 80 vers

Plus même un cygne errant‖ aux herbes qu'il remueDans l'eau silencieuse‖ et déserte aujourd'hui,De l'ombre de son aile‖ en marquant l'heure aiguëNe trouble les bassins‖ où rôde son ennui.

La source souterraine‖ où le flot pur abondeConfond son frais cristal‖ à leur tiède torpeur,Et son onde secrète‖ au lieu que vagabondeSe disperse, s'ajoute‖ et se mêle à la leur ;

Plutôt que d'arroser‖ les roses riveraines,De sourdre en les roseaux‖ et, du soir au matin,De chanter et de rire‖ aux gorges des fontaines,Elle entre au lourd sommeil‖ des antiques bassins.

Je sais bien que, parfois,‖ pour un faste suprême,Le parc silencieux‖ peut ranimer ses eauxEt d'un fluide, clair‖ et mouvant diadème,Couronner sa tristesse‖ et sacrer son repos ;

Alors s'épanouit,‖ monte, bifurque et fuseLe jet qui joue au ciel‖ un clair bouquet vivantEt, bruine, pluie éparse‖ et poussière confuse,S'irise aux feux du prisme‖ et se disperse au vent.

Ce qui fut neige, éclairs,‖ cristal et pierreriesRetombe et flotte encor‖ sur le bassin troubléEt bave et rôde autour‖ des bêtes accroupies,Béantes de l'effort‖ où leur col s'est enflé.

Car l'eau, pour qu'elle darde,‖ étincelle et jaillisse,A passé par leur gorge‖ en hoquets lumineux,Lavant le bronze rauque‖ et mouillant le plomb lisseOù rampe un ventre mou‖ près d'un dos épineux.

Je sais que pour dompter‖ la horde fabuleuseQui aboie en silence‖ et qui hurle sans voixEt jette à leurs pieds nus‖ sa colère écumeuse,Il est toujours des dieux‖ debout et l'arc aux doigts.

J'en ai vu qui dressaient‖ sous la pluie iriséeLe sceptre, le trident,‖ la massue et la fauxEt, divins moissonneurs‖ de la gerbe brisée,Cassaient d'un geste dur‖ la tige des jets d'eaux ;

D'autres, le pied au socle‖ ou serrés dans la gaîneQui porte leur stature‖ ou qui leur monte au flanc,Et l'un d'eux dont la course‖ éternellement vainePrécipitait encor‖ son immobile élan.

Aucun n'a plus besoin,‖ pour réduire au silenceLes Dauphins de la vasque‖ et les Dragons du bord,De lever le trident‖ ou de brandir la lanceSur le mufle d'airain‖ ou sur la gueule d'or.

Tout s'est tu. Le soleil‖ aux jointures des dallesChauffe la mousse droite‖ et, tournant autour d'eux,Allonge doublement‖ les ombres inégalesDes buis pyramidaux‖ et des ifs anguleux ;

Mais toi, las des jardins‖ somnolents et superbesOù le bronze verdit‖ à l'abri du cyprès,Laisse l'allée aride‖ et marche dans les herbesLoin du parc mort taillé‖ au milieu des forêts ;

Si ta bouche désire‖ une eau qui désaltèreEt non l'onde croupie‖ aux feuilles des bassins,Couche-toi sur le ventre‖ et pose contre terreTon oreille attentive‖ aux appels souterrains ;

Car toute la forêt‖ chante de sources vivesDont le murmure épars‖ circule au sol vivant,Et leur sombre fraîcheur,‖ nourricière et furtive,En elle s'insinue‖ et partout se répand.

Ce sont elles qui font‖ du tissu des racinesSurgir le hêtre droit‖ et le chêne aux durs nœuds,Et c'est vers leur attrait‖ que se penche et s'inclineLe bouleau jaune et blanc‖ parmi les saules bleus.

Ce sont elles qui font,‖ sur les mousses des sentes,Errer les mêmes dieux‖ à longs traits enivrésD'avoir rebu la vie‖ aux eaux adolescentesOù se sont rajeunis‖ leurs corps régénérés.

Salut, ô vous, amis‖ des sources forestières !Nul ne vous a sculpté‖ des visages d'airain,Ni des torses de bronze‖ ou des hanches de pierre ;Aucun marbre immortel‖ ne vous a faits divins.

Le chêne vous ébauche‖ en son tronc énergique.Vous êtes à la fois‖ partout où la forêtPousse des profondeurs‖ de la terre magiqueSon aspect surhumain‖ où le vôtre apparaît.

Elle vous a prêté‖ ses formes et ses forces ;Votre souffle est en elle‖ et le sien vous émeut,Et par vos muscles sourds‖ qui bombent les écorces,Chaque arbre porte en lui‖ la stature d'un dieu.

Versification

Forme
20 quatrains (quatrains)
Rimes
20(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a remue / aiguë féminine, classiqueb aujourd'hui / ennui masculine, classiquea abonde / vagabonde féminine, classiqueb torpeur / leur masculine, classiquea riveraines / fontaines féminine, classiqueb matin / bassins masculine, non classiquea suprême / diadème féminine, classiqueb eaux / repos masculine, classiquea fuse / confuse féminine, classiqueb vivant / vent masculine, classiquea pierreries / accroupies féminine, classiqueb troublé / enflé masculine, classiquea jaillisse / lisse féminine, classiqueb lumineux / épineux masculine, classiquea fabuleuse / écumeuse féminine, classiqueb voix / doigts masculine, classiquea irisée / brisée féminine, classiqueb faux / d'eaux masculine, classiquea gaîne / vaine féminine, classiqueb flanc / élan masculine, non classiquea silence / lance féminine, classiqueb bord / d'or masculine, non classiquea dalles / inégales féminine, classiqueb d'eux / anguleux masculine, classiquea superbes / herbes féminine, classiqueb cyprès / forêts masculine, classiquea désaltère / terre féminine, classiqueb bassins / souterrains masculine, classiquea vives / furtive féminine, non classiqueb vivant / répand masculine, classiquea racines / s'incline féminine, non classiqueb nœuds / bleus masculine, classiquea sentes / adolescentes féminine, classiqueb enivrés / régénérés masculine, classiquea forestières / pierre féminine, non classiqueb d'airain / divins masculine, non classiquea énergique / magique féminine, classiqueb forêt / apparaît masculine, classiquea forces / écorces féminine, classiqueb émeut / dieu masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 1.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cité des eaux, Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE, 1902· numérisation Project Gutenberg· Sources