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La Cité des eaux, 1902· Le sang de Marsyas

Le sang de Marsyas

Henri de Régnier· alexandrins et tétrasyllabes, 269 vers

Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux.VICTOR HUGO, Le Satyre.

Chaque arbre a dans le vent‖ sa voix, humble ou hautaine,Comme l'eau différente‖ est diverse aux fontaines.Écoute-les. Chaque arbre‖ a sa voix dans le vent.Le tronc muet confie‖ au feuillage vivantLe secret souterrain‖ de ses sourdes racines.La forêt tout entière‖ est une voix divine ;Écoute-la.‖ Le chêne gronde et le bouleauChuchote, puis se tait‖ quand le hêtre, plus haut,Murmure ; l'orme‖ gémit ; le frisson du saule,Incertain et léger,‖ est presque une parole,Et, fort d'un âpre bruit‖ et d'un souffle marin,Mystérieusement‖ se lamente le pinDe qui l'écorce à vif‖ et le tronc écorchéSemblent rouges du sang‖ d'un satyre attaché…

Marsyas !Je l'ai connuMarsyasDont la flûte hardie‖ a confondu la lyre ;Je l'ai vu nu,Lié par les pieds et les mainsAu tronc du pin ;Je puis vous direCe qui advintDu Dieu jaloux et du Satyre,Car je l'ai vu,Sanglant et nu,Lié au pin.

Il était doux, pensif,‖ secret et taciturne ;Petit et robuste‖ sur ses jambes,L'oreille longue,‖ pointue et grande ;La barbe bruneAvec des poils d'argent ;Ses dentsÉtaient blanches, égales,‖ et son rireRare et bref lui montait aux yeuxEn une clarté‖ triste et soudaine,Silencieux…Il marchait d'un‖ pas sec, brusque et dansantComme quelqu'un‖ qui porte en soi-mêmeQuelque joie éclatante‖ et pourtant taciturne,Car s'il souriait rarement‖ il parlait peuEt toujours en‖ caressant sa barbe bruneA poils d'argent.

Aux jours d'automneOù les satyres‖ fêtent le vinEt boivent à l'outre en‖ chantant le fruit divin,Où gronde et tonneLe tambourin ;Aux jours d'automne,Où ils dansent d'un pied sur l'autreAutour du pressoir rouge‖ et de l'amphore haute,Le pampre aux cornes,La torche aux mains ;Aux jours d'automne,Où ils sont ivres,On voyait Marsyas‖ en leur troupe les suivreA petits pasLégers, et ne se mêlant pasA leur orgie.Le vin ne coulait point‖ sur sa barbe rougieA pourpre claire.Il cueillait une grappe‖ et, grave, assis à terre,La mangeait délicatement, grain à grain,Et dans sa mainJusqu'au bout, une à une,‖ il crachait les peaux vides.

Il vivait à l'écart‖ auprès d'un bois de pins.

Sa grotte était creuse et basse,Ouverte au flanc‖ d'un rocher, près d'une source,On y voyait un lit de mousse,Une coupeD'argile,Une tasseDe hêtre,Un escabeauEt dans un coin‖ une gerbe de roseaux.

Dehors, à l'abri du vent,Il avait construit,‖ étant habileDans l'art de tresser la pailleEt gourmandDe miel nouveau, des ruches‖ pleines dont l'essaimMêlait un bruit d'abeille‖ au murmure des pins.

C'est ainsi que vivait‖ Marsyas le satyre.

Le jour,Il s'en allait‖ à travers champs partout où sourdL'eau mystérieuse‖ et souterraine ;Il connaissait‖ toutes les fontaines :Celles qui filtrent du rocher goutte à goutte,Toutes,Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe,Celles qui perlentOu qui bouillonnent,Brusques ou faibles,Celles d'où sort un fleuve‖ et d'où part un ruisseau,Celles des bois et de la plaine,Sources rustiques ou sacrées,Il connaissait toutes les eauxDe la contrée.

Marsyas était habile au métierRoseaux !De vous tailler :A chaque bout‖ de la tige, il coupait justeAu bon endroitCe qu'il fallait‖ pour qu'elle devînt,Syrinx ou flûte ;Il y perçait des trous‖ pour y poser les doigtsEt un autre plus grandPar où l'on souffleAvec la boucheL'humble haleine qui, tout‖ à coup, au bois divinChante mystérieuse,‖ inattendue et pure,S'enfle, rit, se lamente‖ ou s'irrite ou murmure.Marsyas était habile‖ et patient.Il travaillait parfois‖ à l'aube ou sous la luneEn caressantSa barbe bruneA poils d'argent.

Il savait mille choses sur les façonsDe tailler les‖ roseaux courts ou longsEt sur les sonsEt comment il fallait unir les lèvres et faireJaillir la note aiguë et claireOu grave, ou douce, ou brève, ou basse,Et ménager son souffle‖ afin qu'il ne se lasse,Et comment il faut‖ tenir son corps,Tenir ses bras,Le coude en bas,Que sais-je encor ?…

Il n'aimait pas chanter‖ quand on pouvait l'entendre.De sa grotte jamais‖ on ne le vit descendre,Et, comme le faisaient‖ les satyres souvent,Défier les bergers‖ à des luttes de chant.Mais le soir, quand partout‖ les hommes et les bêtesDormaient, il se glissait‖ sans bruit dans l'herbe fraîcheEt, seul, il s'en allait,‖ parfois, jusqu'au matin,Sur la pente du mont‖ s'asseoir parmi les pins,En face de la nuit,‖ du silence et de l'ombre.La chanson de sa flûte‖ emplissait le bois sombre.O merveille, on eût dit‖ que chaque arbre eût chanté !Et c'est ainsi, enfant,‖ que je l'ai écouté….C'était vaste, charmant,‖ mystérieux et beauCette forêt vivante‖ en ce petit roseau,Avec son âme, et ses‖ feuilles, et ses fontaines,Avec le ciel, avec‖ la terre, avec le vent…

Mais ceux qui l'avaient entenduRaillaient disant :« Ce Marsyas est un peu fouSon chant rit puis‖ pleure tout à coup,Se tait, reprend,Sans qu'on sache pourquoiEt cesse et pleure encor. »« — Il ne sait pas jouer selon les loisEt fait bien de chanter‖ pour les arbres des bois. »Ainsi parlait Agès, le faune,Chanteur fameux‖ et rival non sans envie.Il était vieux‖ et n'avait qu'une corne.Il n'aimait pasMarsyas.

Ce fut alorsQu'Apollon, traversant‖ le pays d'Arcadie,S'arrêta quelque temps‖ chez les gens de Cellène.La moisson faite, la‖ vendange était prochaine,Et, comme les grappes‖ étaient lourdesEt que les granges étaient pleinesEt qu'on était heureux,On accueillit gaîment le DieuPorteur de lyre.

Il était beau à voir‖ debout dans le soleil,Touchant sa lyre d'or‖ d'un grand geste vermeil,Magnifique, hautain,‖ solennel et content,Auguste ; il s'essuyait‖ le front de temps en temps.Les cordes de métal‖ vibraient, fortes et douces,Et l'écaille ronflait‖ et sonnait sous son pouce,Et l'hymne s'élevait‖ sur un mode sacré,En cadence, dans l'air‖ pacifique et pourpré,Égale, harmonieuse‖ et large ; et, comme en feu,La lyre d'or chantait‖ sous le geste du Dieu.

Nous étions tous autour de lui,Pasteurs, pâtres, bergers,‖ pêcheurs et bûcherons,Assis en rondAutour de lui ;Et moi seul, qui suis vieux,‖ vis encore aujourd'huiDe ceux qui, jadis, entendirentLa grande Lyre.Et les faunes, et les‖ sylvains, et les satyresDes bois, de la plaine et du montÉtaient venus‖ au-devant d'Apollon.Marsyas seul était restéLà-haut,Dans sa grotte,Couché,A écouter les pins,‖ les abeilles, le vent…

O Marsyas ! c'est là‖ qu'ils te vinrent chercher.La lyre s'étant tue,‖ ils voulurent aussiFaire entendre au Chanteur‖ notre chanson d'ici.Chacun sur sa syrinx,‖ sa flûte ou son pipeauA leurs diverses voix‖ fit retentir l'écho.Chacun avait son tour‖ et faisait de son mieux,Et ces airs arrivaient‖ à l'oreille du Dieu,Rauques, gauches, naïfs,‖ maladroits ou rustiques.Deux des joueurs parfois‖ se donnaient la réplique,Et leurs chants alternés,‖ tour à tour, et rivauxSe succédaient boiteux‖ parfois et souvent faux.Apollon écoutait‖ ces gens avec bonté,Silencieux, toujours‖ debout dans la clarté,Attentif aux bergers‖ ainsi qu'aux aegypans,Sans fatigue, impassible‖ et toujours indulgentJusqu'à ce que parût‖ enfin Agès, le faune.Il était vieux, ridé,‖ poussif et presque aphone.Il avait bien été,‖ dit-on, jadis adroitA la flûte, mais l'âge‖ avait lassé ses doigts,Et, quand il y souffla‖ d'une bouche édentée,Un son rauque sortit‖ de sa flûte vantée,Tellement suraigu‖ et strident qu'Apollon,A cette abeille ainsi‖ transformée en frelon,En feignant d'arranger‖ une corde à sa lyre,Et malgré lui, ne put‖ s'empêcher de sourireD'Agès qui achevait‖ le rythme commencé.

Le vieil Agès vit ce‖ sourire et fut vexé.« Puisqu'il sourit de moi,‖ il rirait sûrementDe Marsyas », se dit‖ Agès, et doucementAu Dieu qui l'écoutait‖ il parla du satyre…Comme le goût du miel‖ fait oublier la cireOn oublierait que le‖ Chanteur avait souriD'Agès, quand il rirait‖ du pauvre Marsyas.

Il vint.On s'écartait sur son chemin.Il marchait viteDe son petit pas sec et prompt,Comme quelqu'un qui veut‖ en avoir fini vite.Il avait apporté sa flûteLa plus petiteEt la plus juste,Faite d'un seul roseauÉgal et rond,

Puis il s'assit‖ en face d'Apollon,Modeste et les yeux clignésDevant le Dieu‖ magnifique et vermeilAvec sa lyre d'or‖ debout dans le soleil.

Marsyas chanta.Ce fut d'abord un chant légerComme la brise éparse‖ aux feuilles d'un verger,Comme l'eau sur le sable‖ et l'onde sous les herbes.Puis on eût dit l'ondée‖ et la pluie et l'averse,Puis on eût dit le vent,‖ puis on eût dit la mer.Puis il se tut, et sa‖ flûte reprit plus clairEt nous entendions vibrer‖ à nos oreillesLe murmure des pins‖ et le bruit des abeilles,Et, pendant qu'il chantait‖ vers le soleil tourné,L'astre plus bas avait‖ peu à peu décliné ;Maintenant Apollon‖ était debout dans l'ombre,Et dédoré,‖ et d'éclatant devenu sombre,Il semblait être entré‖ tout à coup dans la nuit,Tandis que Marsyas‖ à son tour, devant lui,Caressé maintenant‖ d'un suprême rayonQui lui pourprait la face‖ et brûlait sa toison,Marsyas ébloui‖ et qui chantait encorA ses lèvres semblait‖ unir un roseau d'or.

Tous écoutaient chanter‖ Marsyas le satyre ;Et tous, la bouche ouverte,‖ ils attendaient le rireDu Dieu et regardaient‖ le visage divinQui semblait à présent‖ une face d'airain.Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fouBrisa sa flûte en deux‖ morceaux sur son genou.

Alors ce fut, immense,‖ âpre et continuée,Une clameur‖ brusque de joie, une huéeDe plaisir trépignant‖ et battant des talons.Puis tout, soudainement,‖ se tut, car Apollon,Farouche et seul, parmi‖ les rires et les cris,Silencieux,‖ ne riait pas, ayant compris.

Versification

Mètre
Alexandrins et tétrasyllabes (132 de 12, 52 de 4, 24 de 8, 13 de 9, 10 de 11, 8 de 2, 8 de 10, 7 de 3, 6 de 6, 4 de 7, 3 de 13, 1 de 1, 1 de 5)· profil 2, 3, 4, 6, 7, 8, 4÷5, 4÷6, 4÷7, 6=6, 13

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

269 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cité des eaux, Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE, 1902· numérisation Project Gutenberg· Sources