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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Cité des eaux, 1902· Pan

Pan

Henri de Régnier· alexandrins et tétrasyllabes, 154 vers

C'était au tempsOù les grands Dieux de marbre et d'orNe vivaient plus qu'en leurs statues ;On les voyait encor,Debout et nues,Au seuil des temples clairsA tuiles d'or,Avec la merDerrière eux, éclatante,‖ innombrable et sereine,A l'horizon…

C'est ainsi que je les‖ ai vus, étant petit,Figures vainesDont on m'apprit,Sans doute en riant d'eux,‖ les formes et les noms ;Et je riais, enfant,‖ à les voir et de voirCelui-là, le plus grand,‖ dont l'ombre, vers le soir,S'allongeait à‖ ses pieds, lourde et grave,Parce que sa statue‖ était faite d'airain :C'était le Maître Souverain,Que nul ne brave,Zeus !

Et comme, ainsi que je l'ai dit,Son ombre était‖ énorme et moi petit,Je m'asseyais dans sa‖ fraîcheur déjà nocturneEt je jouais avec‖ des pierres, une à une,Mais l'aigle courroucé‖ qui veillait près de luiMe regardait‖ et j'avais peur, étant petit.

Et c'est ainsi que j'ai‖ connu lui et les autres.ApollonAvec sa lyre ; Hermès,‖ les ailes aux talonsEt deux ailes de même‖ encore à son pétase ;Mars qui brandit le glaive ;‖ et, nu, la barbe rase,Le torse blanc, la chair‖ heureuse et dans sa mainPortant le thyrse double‖ et la pomme de pin,Bacchus qui, couronné‖ de pampre et toujours beau,A sa tempe sans ride‖ assure son bandeau,Et Neptune barbu‖ d'algues et dont l'oreilleCompare dans le vent‖ qui l'apporte pareilleLa rumeur de la mer‖ à celle des forêts ;Et les Déesses et‖ Cypris au rire fraisDont fleurissent les seins‖ et dont mûrit la bouche,Et la grande Junon,‖ sérieuse et farouche,Et Diane hautaine‖ et farouche comme elle,Et Minerve casquée‖ et l'antique Cybèle,Tous ceux que l'univers‖ honora d'âge en âge…Mais tous n'étaient plus rien‖ que de vaines images,Et, qu'ils fussent sculptés‖ dans le marbre ou dans l'or,La figure des Dieux‖ survivait aux Dieux morts.

Cependant l'étendue‖ agreste de la terreN'était point tout à fait‖ encore solitaire.Des êtres fabuleux‖ et à demi divinsSe cachaient dans les bois‖ et hantaient les ravins,Fuyant l'homme et craignant‖ sa ruse et son danger.Dans un monde nouveau‖ maintenant étrangers,Ils épiaient les voix,‖ les bruits, les pas : Centaures,Dans la gorge des monts‖ hennissant à l'auroreEt qui, le soir, boiteux‖ et lointains, du galopDe leur fuite inégale‖ inquiétaient l'écho ;Faunes roux habitant‖ les grottes et SatyresRôdant d'un pied furtif‖ près des ruches à cire,Tritons de qui la conque‖ offusquait l'air marin,Fausse et rauque parfois‖ à leur souffle incertain ;Des Dryades souffraient‖ sous l'écorce des chênes ;Des Nymphes étaient l'onde‖ encore des fontaines,Et, parfois, l'on voyait,‖ dit-on, au crépusculeA cette heure indistincte‖ où la vue est crédule,Errer un grand Cheval,‖ au pas effarouché,Qui, de loin et d'un bond,‖ sans qu'on pût l'approcher,S'envolait en ouvrant‖ ses deux ailes de flamme !

On racontait‖ cela, il m'en souvient,A la veillée,Auprès du feu ;Les femmesRiaient quand on parlait‖ du Satyre et du Faune,Et j'écoutais de mes oreilles émerveillées.C'était l'automne,Et l'on se ressemblait,‖ déjà, autour du feuOù nous jetionsDes feuilles sèches et des pommesDe pinDans les tisonsA pleines mains…

Il y avait‖ aussi quelqu'un d'autreDont on parlait souvent :C'était avantQu'une voix, le long de la côte,Eût couru sur‖ la mer en criantQu'il était mort.C'était au tempsOù le Dieu PanVivait encor…

Il était invisible‖ et présent dans les choses,Mystérieux, informe,‖ innombrable et sacré,Et le printemps naissait‖ avec toutes ses rosesDe l'air fécond soudain‖ qu'il avait respiré ;

C'est lui qui, de la terre,‖ en épis ou en paille,Faisait pousser le blé‖ et grandir la moisson,Et qui, roi des troupeaux‖ que l'étable embercaille,Leur fait croître la corne‖ et friser la toison ;

C'est lui qui surveillait‖ la vendange et la cueille,Conduisait la charrue‖ et guidait le labour,Et qui, dans les vergers,‖ abrite sous la feuilleLe fruit qui, mûr enfin,‖ sera graine à son tour ;

Les eaux, où sourdement‖ s'abreuvent les semences,Ainsi que le soleil,‖ la nuée et le ventEt l'ombre qui finit‖ et la nuit qui commenceEt l'aurore et le soir,‖ sont à lui qui est Pan.

Et, tandis que les dieux‖ ont quitté leurs statues,Lui seul est demeuré‖ quand les autres sont morts,Et sa forme multiple,‖ éparse et jamais vueSubsiste universelle‖ et vit partout encor.

Mon père,Homme pieux,Savait ces choses,Les ayant apprises du sien,VieillardVersé dans la‖ science des DieuxEt blanchi à‖ l'ombre des sanctuaires ;Ce fut mon pèreQui m'enseigna ce qui peut plaireAu survivant,A Pan,Le dernier Dieu,Disant :

« N'allume pas pour lui‖ le bûcher ni la torche ;Le grand Pan ne veut pas‖ les brebis qu'on écorche,Ni le jeune taureau,Ni la blanche génisse‖ et la plaintive agnelleDont la gorge entr'ouverte‖ au sang qui en ruisselleRâle sous le couteau.

Ne choisis pas non plus‖ pour charger ta corbeilleLe fruit de l'espalier‖ ni le fruit de la treille,Épargne à ta moissonD'en prélever pour lui‖ sa gerbe la plus ronde ;Pas plus que le miel roux‖ ou que la cire blondePan n'aime la toison

Des bêtes que poursuit‖ le vol clair de la flècheOu que prend en ses lacs,‖ caché sous l'herbe fraîche,Le piège secret,Ni l'écaille diverse,‖ incertaine et changeanteDe celles que ramène‖ aux mailles qu'elle argenteLa nasse ou le filet.

Non, mais va simplement‖ au bord de cette sourceAu milieu du bois frais‖ et, sans suivre sa courseQui la change en ruisseauDont le murmure nu‖ s'étire sous les feuilles,Penche-toi sur son onde,‖ ô mon fils et y cueilleLa tige d'un roseau.

Car Pan, le dernier Dieu‖ de la terre vieillie,Car Pan qui va mourir‖ et qui déjà oublieQu'il est encor vivant,Aime entendre monter‖ au fond du crépusculeLe chant mystérieux‖ que disperse et moduleLa flûte dans le vent. »

Versification

Mètre
Alexandrins et tétrasyllabes (93 de 12, 24 de 4, 12 de 6, 8 de 8, 6 de 2, 4 de 9, 3 de 10, 1 de 1, 1 de 3, 1 de 5, 1 de 13)· profil 2, 4, 6, 8, 4−5, 4−6, 6=6, 13i

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cité des eaux, Paris, SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE, 1902· numérisation Project Gutenberg· Sources