Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Cendres
Cendres
Oh quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !VICTOR HUGO.
Le soleil a saigné ses couchants héroïques.
La rumeur de la Mer sonne aux galets des grèvesPar delà les caps d’ocre et les hauts promontoires,Et c’est comme un écho d’heure morte et de gloiresToutes d’exploits et de conquêtes emphatiquesEt d’aventures où fulgurèrent les Glaives…C’est comme un rappel prestigieux de victoiresEt d’un passé cruel où périrent des rêvesQu’atteste ce coucher caillé de sang et d’or,Sacre d’un soir élu pour l’offrande faroucheDu fabuleux bûcher où le Héros se coucheEt se consume, nom et cendre, pour la mort !Des grands soirs éperdus de vogues et de voilesOù souffle un vent marin pour de folles dérivesVers les Pays de Conte et vers d’autres ÉtoilesQue double leur mirage aux lagunes des rivesRien ne reste, sinon la mémoire sonoreEt vague que la Mer en perpétue encore,Évanouis en écumes les vains sillages !
Et mort le charme aussi des jardins et des plages…
La marée agressive a noyé les SirènesEt le flot a roulé leurs corps de blondes femmesChanteuses du vieil amour aux terres lointaines ;Et le vent ne sait plus qu’il a brisé les ramesNi l’écueil émergé qu’il troua les carènesDes galères qui rapportaient des HespéridesL’amas des Pommes parmi la Toison magiqueConquise ailleurs par un Héros de notre équipe.Par la blessure ouverte aux flancs des nefs splendidesLa cale — où sommeillait le labeur des dangers :Joyaux plus variés que les couchants d’automne,Rubis, sang des vaincus par l’Érèbe exigés,Améthystes, éclairs pâles d’un ciel qui tonne,Fruits, parfumant la mer d’une odeur de vergers —Laissa tout le trésor conquis parmi les mondesRuisseler et marquer en le remous des ondesUn sillage saigné par mille pierreries.
Le mystère du flot avide s’est ferméSur le rayonnement des gloires enfouies,Et le soleil en nuages d’ombre a fumé,Torche funèbre, sur le deuil des vains travauxEt ce qui fut ma Vie exaltée et sa joie.
A l’opposé des Mers où l’Occident rougeoieVoici la Terre immense et ses autres échosEt la ligne des bois bleuis d’ombre et de brume,Et c’est une autre Vie et ses luttes et toutesSes hontes qui s’évoquent et les mâles joutesEn ce décor d’un ciel de cendre et d’amertume,Marécage qui stagne aux soirs paludéens.L’Hydre a tordu d’un cri les squames de ses reinsEt roulé dans la fange immonde sa défaite,Quand l’Épée, une à une, eut coupé chaque têteQui renaissait de son sang même et de la boue ;Le massacre a souillé l’honneur des vierges mains— Car le mal est mauvais, même à qui le déjoue —Et le monstre annelé mal tué par le glaiveRaie encore au marais livide d’horizon.
J’ai crispé mes doigts robustes à la toisonEt, comme un vendangeur qui fait jaillir la sèveDes grappes, j’ai serré la gorge des lionsDont la gueule saignait parmi les touffes d’herbesEt fus dompteur viril de leurs rébellions,Et j’ai fait de leurs peaux et des griffes acerbesUn bestial trophée à mes épaules nues,Et Némée exultante, en un matin d’avrilAu prestige ébloui des tâches inconnues,Salua le vengeur de son fauve péril.
Aux arbres alourdis de la Forêt heureuseOù l’Automne à présent pleure aux carrefours d’ombre,J’ai suspendu le poids des dépouilles sans nombre.Prix opime de la prouesse valeureuse ;Et le vent en des soirs d’orgueil et de mystère,Rebrousseur des toisons effrayantes et douces,Échevelait éparses les crinières rousses.
Voici que meurt la fête ardente de la Terre,Et les feuilles s’en vont comme des rêves lasOu des fibres de chanvre arrachés des quenouilles,Et, dans le deuil des bois dénudés et lilas,Tout l’inutile sang des antiques dépouilles,Goutte à goutte, a saigné sur la terre assouvie ;Et les abeilles d’or fuyant les ruches vides,Ivres des chauds midis en fleurs et de la Vie,N’ont pas laissé de miel en les gueules avides.
Le Printemps a donné d’excessives prémices,Trésors que l’implacable Automne a dissipés,Et la brume qui monte aux horizons trempésFume comme l’encens d’injustes sacrifices.
Le vol aveugle et lourd des Oiseaux du StymphaleTourne en cercle au ciel noir où vibre le défiDu clair rire équivoque et railleur de l’OmphaleAu lointain d’ombre et d’eaux de son Jardin fleuri ;Et les flèches du vent sifflent à travers boisOù s’entend un galop ravisseur et sonoreSur la route où s’en va la fuite du CentaureDont la croupe plie et frissonne sous le poidsDu rêve qu’il emporte par delà les flotsD’un Léthé bienfaisant où mon âme va boireL’oubli de cette fuite atroce et des galopsQui sonnent encore aux échos de ma mémoire.
Ce fut l’Aube sanglante et belle ; c’est la NuitOù le feu du bûcher simule une autre aurore,Honneur du ciel où son rayonnement a lui ;Le vin de Vie écume au trop plein de l’AmphorePour une libation funèbre et déborde,Et les jours sont vécus de la vieille aventure ;Et voici l’holocauste où le Rêve s’épureAux flammes de la Mort qui veut que ne se tordePas de guirlande aux bras levés de la victime,Ni joyaux attestant des splendeurs de jadisParmi l’écroulement des bûchers refroidis,Lapillaire surcroît d’une gloire unanime :Car il est héroïque et viril de s’étendreNu pour mourir afin que de ses chairs péries,Poussière que l’oubli de l’urne va reprendre,Ne survive, parmi le néant de la. cendre,L’éclat victorieux d’aucunes pierreries.
116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources