Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· La vaine vendange
La vaine vendange
Un sang miraculeux saigne dans les calicesD’où déborde en caillots la pourpre des rubis,Et voici s’allumer aux soirs des sacrificesLes cierges, blancs comme la toison des brebis.
Du trésor opulent des laines de la tonteNous avons façonné par le soin de nos mainsfies ceintures d’opprobre et des robes de honteQue nos Épouses traînèrent par les chemins.
Leurs lèvres où s’ouvrait la rose des souriresOnt fleuri leurs parfums pour d’autres que pour nous,Et les doigts enhardis et velus des SatyresOnt manié le poids de leurs cheveux d’or roux ;
Chevelures blondes et fauves d’auréoleOù nous voulions l’éclat des étranges joyaux,Trophée étrange et prix d’une gloire frivoleQui chargent le retour opime des Héros !…
L’Île où nous a menés le vol dompté des CygnesTraînant la conque d’or sur des mers de saphyr,Vers la maturité des vergers et des vignesSur qui de grands couchants d’Automne vont mourir,
Le jus des fruits sacrés et le pur vin des grappesDont s’exalte une ivresse aux cerveaux avinés,Ont trompé notre soif au soir de nos étapesQue brûlèrent les feux des soleils déclinés ;
Vendange de la Gloire insipide et cruelleDu sang saigne au calice et déborde, rubis !Et dans le soir la flamme pâle s’échevèleDes cierges, blancs comme la laine des brebis.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources