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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1613· Premieres Œvvres de M. Regnier

SATYRE I. Discours au Roy

Mathurin Régnier· 150 vers

Puissant Roy des François, Astre viuant de Mars,Dont le iuste labeur surmontant les hazards,Fait voir par sa vertu que la grandeur de FranceNe pouuoit succomber sous vne autre vaillance :Vray fils de la valeur de tes peres, qui sontOmbragez des lauriers qui couronnent leur front,Et qui depuis mile ans indomtables en guerreFurent transmis du Ciel pour gouuerner la terre,Attendant qu’à ton rang ton courage t’eust mis,En leur Trosne eleué dessus tes ennemis :Iamais autre que toy n’eust auecque prudenceVaincu de ton suiect l’ingrate outre cuidanceEt ne l’eust comme toy du danger preserué :Car estant ce miracle à toy seul reserué,Comme au Dieu du païs, en ses desseins pariuresTu fais que tes bontez excedent ses iniures.Or apres tant d’exploits finis heureusement,Laissant aus cœurs des tiens comme vn vif monumentAuecques ta valeur ta clemence viuante,Dedans l’Eternité de la race suiuante,Puisse tu comme Auguste admirable en tes faictsRouler tes iours heureux en vne heureuse paix,Ores que la Iustice icy bas descenduëAus petis, comme aux grands, par tes mains est renduë,Que sans peur du larron trafique le marchant,Que l’innocent ne tombe aux aguets du meschant,Et que de ta Couronne en palmes si fertilleLe miel abondamment et la manne distille,Comme des chesnes vieux aus iours du siecle d’or,Qui renaissant sous toy reuerdissent encor.Auiourd’huy que ton fils imitant ton courage,Nous rend de sa valeur vn si grand tesmoignageQue Ieune de ses mains la rage il deconfit,Estoufant les serpens ainsi qu’Hercule fit,Et domtant la discorde à la gueule sanglante,D’impieté, d’horreur, encore fremissante,Il luy trousse les bras de meurtres entachez,De cent chaisnes d’acier sur le dos attachez,Sous des monceaux de fer dans ses armes l’enterre,Et ferme pour iamais le temple de la guerre,Faisant voir clairement par ses faits triomphans,Que les Roys et les Dieux ne sont iamais enfans.Si bien que s’esleuant sous ta grandeur prospere,Genereux heritier d’vn si genereux pere,Comblant les bons d’amour et les meschans d’effroy,Il se rend au berceau desia digne de toy.Mais c’est mal contenter mon humeur frenetique,Passer de la Satyre en vn panegyrique,Où molement disert sous vn suiet si grandDes le premier essay mon courage se rend.Aussi plus grand qu’Enée, et plus vaillant qu’AchilleTu surpasses l’esprit d’Homere et de Virgille,Qui leurs vers à ton los ne peuuent egaller,Bien que maistres passez en l’art de bien parler.Et quand i’egalerois ma Muse à ton merite,Toute extreme loüange est pour toy trop petiteNe pouuant le fini ioindre l’infinité :Et c’est aus mieux disans vne temeritéDe parler où le Ciel discourt par tes oracles,Et ne se taire pas où parlent tes miracles,Où tout le monde entier ne bruit que tes proiets,Où ta bonté discourt au bien de tes suiets,Où nostre aise, et la paix, ta vaillance publie,Où le discord étaint, et la loy retablieAnnoncent ta Iustice, où le vice abatuSemble en ses pleurs chanter vn hymne à ta vertu.Dans le Temple de Delphe, où Phœbus on reuere,Phœbus Roy des chansons, et des Muses le pere,Au plus haut de l’Autel se voit vn laurier sainct,Qui sa perruque blonde en guirlandes etraint,Que nul prestre du Temple en ieunesse ne touche,Ny mesme predisant ne le masche en la bouche,Chose permise aus vieus de sainct zelle enflamezQui se sont par seruice en ce lieu confirmezDeuots à son mistere, et de qui la poictrineEst plaine de l’ardeur de sa verue diuine.Par ainsi tout esprit n’est propre à tout suiet,L’œil foible s’esblouit en vn luisant obiet,De tout bois comme on dict Mercure on ne façonne,Et toute medecine à tout mal n’est pas bonne.De mesme le laurier, et la palme des RoysN’est vn arbre où chacun puisse mettre les doigs,Ioint que ta vertu passe en loüange fecondeTous les Roys qui seront, et qui furent au monde.Il se faut recognoistre, il se faut essayer,Se sonder, s’exercer auant que s’employerComme fait vn Luiteur entrant dedans l’aréne,Qui se tordant les bras tout en soy se deméne,S’alonge, s’acoursit, ses muscles estendant,Et ferme sur ses pieds s’exerce en attendantQue son ennemy vienne, estimant que la gloireIa riante en son cœur luy don’ra la victoire.Il faut faire de mesme vn œuure entreprenant,Iuger comme au suiet l’esprit est conuenant,Et quand on se sent ferme, et d’vne aisle assez forte,Laisser aller la plume où la verue l’emporte.Mais, Sire, c’est vn vol bien esleué pour ceuxQui foibles d’exercice, et d’esprit paresseux,Enorgueillis d’audace en leur barbe premiereChanterent ta valeur d’vne façon grossiereTrahissant tes honneurs auecq’ la vanitéD’attenter par ta gloire à l’immortalité.Pour moy plus retenu la raison m’a faict craindre,N’osant suiure vn suiet où l’on ne peut attaindre,I’imite les Romains encore ieunes d’ans,A qui lon permetoit d’accuser impudansLes plus vieus de l’estat, de reprendre, et de direCe qu’ils pensoient seruir pour le bien de l’Empire.Et comme la ieunesse est viue, et sans repos,Sans peur, sans fiction, et libre en ses propos,Il semble qu’on luy doit permetre dauantage,Aussi que les vertus florissent en cest’ ageQu’on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur,Affin que tout à l’aise elles prenent vigueur.C’est ce qui m’a contraint de librement escrireEt sans piquer au vif me mettre à la SatyreOù poussé du caprice, ainsi que d’vn grand vent,Ie vais haut dedans l’air quelquefois m’esleuant.Et quelque fois aussi quand la fougue me quitteDu plus haut, au plus bas, mon vers se precipitteSelon que du suget touché diuersementLes vers à mon discours s’offrent facillement :Aussi que la Satyre est comme vne prairieQui n’est belle sinon qu’en sa bisarrerie,Et comme vn pot pouri des freres mandians,Elle forme son goust de cent ingredians.Or grand Roy dont la gloire en la terre espanduëDans vn dessein si haut rend ma Muse éperduë,Ainsi que l’œil humain le Soleil ne peut voir,L’esclat de tes vertus offusque tout sçauoir,Si bien que ie ne sçay qui me rend plus coupable,Ou de dire si peu d’vn suiet si capable,Ou la honte que i’ay d’estre si mal apris,Ou la temerité de l’auoir entrepris.Mais quoy, par ta bonté qui tout autre surpasseI’espere du pardon auecque ceste graceQue tu liras ces vers, où ieune ie m’ébasPour esgayer ma force, ainsi qu’en ces combasDe fleurets on s’exerce, et dans vne barriereAus pages lon reueille vne adresse guerriereFollement courageuse affin qu’en passetansVn labeur vertueux anime leur printans,Que leur corps se desnouë, et se desangourdissePour estre plus adroit à te faire seruice.Aussi ie fais de mesme en ces caprices fous,Ie sonde ma portee, et me taste le pousAffin que s’il aduient, comme vn iour ie l’espere,Que Parnasse m’adopte, et se dise mon pere,Emporté de ta gloire et de tes faicts guerriersIe plante mon lierre au pied de tes Lauriers.

150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, A. Lemerre, 1875· numérisation gutenberg.fr· Sources