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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1613· Premieres Œvvres de M. Regnier

Ode a Regnier

SVR SES SATYRES

Mathurin Régnier· 80 vers

Qui de nous se pourroit vanterDe n’estre point en seruitude ?Si l’heur le courage et l’estudeNe nous en sçauroient exempter :Si chacun languit abbatuSerf de l’espoir qui l’importune,Et si mesme on voit la vertuEstre esclaue de la fortune

L’vn se rend aux plus grands subiect,Les grands le sont à la contrainte,L’autre aux douleurs, l’autre à la crainte,Et l’autre à l’amoureux obiect :Le monde est en captiuité,Nous sommes tous serfs de nature,Ou vifs de nostre volupté,Ou morts de nostre sepulture.

Mais en ce temps de fictionEt que ses humeurs on deguise,Temps où la seruile feintiseSe fait nommer discretion :Chacun faisant le reserué,Et de son plaisir son Idole,REGNIER, tu t’es bien conseruéLa liberté de la parole.

Ta libre et veritable voixMonstre si bien l’erreur des hommes,Le vice du temps où nous sommes,Et le mespris qu’on fait des loix :Que ceux qu’il te plaist de toucherDes poignants traits de ta Satyre,S’ils n’auoient honte de pecher,En auroient de te l’ouïr dire.

Pleust à Dieu que tes vers si douxContraires à ceux de TyrtéeFlechissent l’audace indontée,Qui met nos Guerriers en couroux :Alors que la ieune chaleurArdents au düel les fait estre,Exposant leur forte valeur,Dont ils deburoient seruir leur maistre.

Flatte leurs cœurs trop valeureux,Et d’autres desseins leur imprimes,Laisses là les faiseurs de rymes,Qui ne sont iamais malheureux :Sinon quand leur temeritéSe feint vn merite si rare,Que leur espoir precipitéA la fin deuient vn Icare.

Si l’vn d’eux te vouloit blasmerPar coustume ou par ignorance,Ce ne seroit qu’en esperanceDe s’en faire plus estimer.Mais alors d’vn vers menaçantTu luy ferois voir que ta plumeEst celle d’vn Aigle puissant,Qui celles des autres consume.

Romprois-tu pour eux l’vnionDe la Muse et de ton genie,Asseruy soubs la tyrannieDe leur commune opinion ?Croy plustost que iamais les CieuxNe regarderent fauorablesL’enuie, et que les enuieuxSont tousiours les plus miserables.

N’escry point pour vn foible honneur,Tasche seulement de te plaire,On est moins prisé du vulgairePar merite, que par bon-heur.Mais garde que le iugementD’vn insolent te face blesme :Ou tu deuiendras autrementLe propre Tyran de toy-mesme.

REGNIER la loüange n’est rien,Des faueurs elle a sa naissance,N’estant point en nostre puissance,Ie ne la puis nommer vn bien.Fuy donc la gloire qui deçoitLa vaine et credule personne,Et n’est pas à qui la reçoit,Elle est à celuy qui la donne.

Motin.

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, A. Lemerre, 1875· numérisation gutenberg.fr· Sources