Œuvres complètes, 1613· Premieres Œvvres de M. Regnier
Discovrs
D’vne Maquerelle
Depuis que ie vous ay quittéIe m’en suis allé depité,Voire aussi remply de colereQu’vn voleur qu’on meine en gallere,Dans vn lieu de mauuais renomOù iamais femme n’a dit non,Et là ie ne vis que l’hostesse,Ce qui redoubla ma tristesse,Mon amy, car i’auois pour lorsBeaucoup de graine dans le corps.Ceste vieille branslant la teste,Me dit excusez, c’est la festeQui fait que l’on ne trouue rien,Car tout le monde est Ian de bien,Et si i’ay promis en mon ameQu’à ce iour pour euiter blasme,Ce peché ne seroit commis.Mais vous estes de nos amis,Parmanenda ie vous le iure,Il faut pour ne vous faire iniure,Apres mesme auoir eu le soingDe venir chez nous de si loing,Que ma chambriere i’enuoyeIusques à l’escu de Sauoye :Là mon amy tout d’vn plain sautOn trouuera ce qu’il vous faut.Que i’ayme les hommes de plume,Quand ie les voy mon cœur s’allume,Autresfois i’ay parlé Latin,Discourons vn peu du destin,Peut-il forcer les professies,Les pourceaux ont-ils des vessies,Dites nous quel autheur escritLa naissance de l’Antechrist.O le grand homme que Virgille,Il me souuient de l’EuangileQue le prestre a dit auiourd’huy :Mais vous prenez beaucoup d’ennuy :Ma seruante est vn peu tardiue,Si faut-il vrayment qu’elle arriueDans vn bon quart d’heure d’icy,Elle m’en fait tousiours ainsi.En attendant prenez vn siegeVos escarpins n’ont point de liege,Vostre collet fait vn beau tour.A la guerre de MontcontourOn ne portoit point de rotonde :Vous ne voulez pas qu’on vous tonde,Les choses grands sont de saison,Ie fus autresfois de maisonDocte, bien parlante, et habilleAutant que fille de la ville,Ie me faisois bien decroter,Et nul ne m’entendoit peterQue ce ne fust dedans ma chambre.I’auoy tousiours vn collier d’ambre,Des gands neufs, mes soulliers noircis,I’eusse peu captiuer Narcis,Mais hélas ! estant ainsi belleIe ne fus pas long temps pucelle,Vn cheualier d’authoritéAchepta ma virginité,Et depuis auec vne drogue,Ma mere qui faisoit la rogueQuand on me parloit de celaEn trois iours me repucela.I’estois faicte à son badinage :Apres pour seruir au mesnage,Vn prelat me voulant auoir,Son argent me mist en deuoirDe le seruir, et de luy plaire,Toute chose requiert sallaire :Puis apres voyant en effectMon pucelage tout refait,Ma mere en son mestier sçauante,Me mit vne autresfois en vente,Si bien qu’vn ieune tresorier,Fust le troisiesme aduenturierQui fit boüillir nostre marmite :I’apris autresfois d’vn HermiteTenu pour vn sçauant parleur,Qu’on peut desrober vn voleur,Sans se charger la conscience,Dieu m’a donné ceste science.Cest homme aussi riche que lait,Me fist espouser son valet,Vn homme qui se nommoit Blaise.Ie ne fus onc tant à mon aiseQu’à l’heure que ce gros manantAlloit les restes butinant,Non pas seullement de son maistre,Mais du cheualier et du prestre.De ce costé i’eus mille frans,Et i’auois ià depuis deux ansAuec ma petite pratique,Gaigné de quoy leuer boutiqueDe tauernier à Mont-lheryOù naquist mon pauure mary,Helas ! que c’estoit vn bon homme,Il auoit esté iusqu’à Rome,Il chantoit comme vn rossignol,Il sçauoit parler EspagnolIl ne receuoit point d’escornesCar il ne porta pas les cornes,Depuis qu’auecques luy ie fus.Il auoit les membres touffus,Le poil est vn signe de force,Et ce signe a beaucoup d’amorce,Parmy les femmes du mestier.Il estoit bon arbalestrier,Sa cuisse estoit de belle marge,Il auoit l’espaule bien large,Il estoit ferme de roignons,Non comme ces petits mignons,Qui font de la saincte nitouche,Aussi tost que leur doigt vous touche,Ils n’osent pousser qu’à demy,Celuy-là poussoit en amy,Et n’auoit ny muscle ny veineQu’il ne poussast sans perdre haleine :Mais tant et tant il a poussé,Qu’en poussant il est trespassé.Soudain que son corps fust en terre,L’enfant amour me fist la guerre,De façon que pour mon amant,Ie prins vn bateleur Normant,Lequel me donna la verolle,Puis luy pretay sur sa parole,Auant que ie cogneusse rienA son mal, presque tout mon bien.Maintenant nul de moy n’a cure,Ie fleschy aux loix de nature,Ie suis aussi seiche qu’vn os,Ie ferois peur aux huguenosEn me voyant ainsi ridee,Sans dents et la gorge bridee,S’ils ne mettoient nos visionsAu rang de leurs derisions.Ie suis vendeuse de chandelleIl ne s’en voit point de fidelle,En leur estat, comme ie suis,Ie cognois bien ce que ie puis,Ie ne puis aimer la ieunesseQui veut auoir trop de finesse,Car les plus fines de la CourNe me cachent point leur amour.Telle va souuant à l’EgliseDe qui ie cognois la feintise,Telle qui veut son fait nierDit que c’est pour communier,Mais la chose m’est indiquee,C’est pour estre communiqueeA ses amys par mon moyen,Comme Heleine fust au Troyen.Quand la vieille sans nulle honte,M’eust acheué son petit conte,Vn Commissaire illec passa,Vn sergent la porte poussa,Sans attendre la chambriereIe sortis par l’huis de derriere,Et m’en allay chez le voisinMoitié figue et moitié raisin,N’ayant ny tristesse ny ioyeDe n’auoir point trouué la proye.
164 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, A. Lemerre, 1875· numérisation gutenberg.fr· Sources