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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drames du peuple, 1885· Autour de nous

Bals publics

Armand Renaud· 10 sizains, alexandrins et octosyllabes, 60 vers

TOUT le soir, sur des airs‖ de Strauss et de Musard,J'avais vu s'agiter‖ les filles de hasard,Sortant du boudoir ou du bouge ;Et je m'en retournais,‖ les yeux brûlés de gaz,Gardant, des rayons faux‖ du clinquant et du strass,Comme un éblouissement rouge.

A mon oreille encor‖ tout ce qui danse et rit,Chante et siffle, vibrait ;‖ et j'avais dans l'espritUn sombre écho de cette joie.Sachant trop à quel point‖ c'était du frelaté,Du dégoût dans l'amour,‖ du deuil dans la gaîté.Et des ulcères sous la soie.

Un beuglement, parti‖ d'un long bâtiment noir,Vint soudain me frapper ;‖ je vis un abattoir.Un lieu plein de bêtes vivantes,Bœufs, moutons, veaux plaintifs,‖ par centaines couchés,Et tous, en attendant‖ le couteau des bouchers,Saisis de mornes épouvantes.

Les pauvres animaux !‖ les doux et les rêveurs !On les avait conduits,‖ loin des vertes saveurs.Pour les tuer selon la forme.Adieu les champs baignés‖ par la brume du soir !A travers les barreaux,‖ ils pouvaient déjà voirParis ouvrant sa gueule énorme.

Tant de sang à verser !‖ Pénible loi du mal !Et pourtant c'était moins‖ lugubre que le bal.Car ici, du moins, nul mensonge.C'est l'abattoir, l'endroit‖ rougeâtre et repoussant ;Rien n'y danse, n'y fait‖ un sourire au passantPour le bercer d'un joyeux songe.

Là-bas, c'est l'abattoir‖ masqué ; là-bas, vertu,Jeunesse, amour, tout un‖ bétail est abattu,Mais les bourreaux sont des caresses.Le râle d'agonie‖ est un rire sans freins.Et le cadavre met‖ du velours à ses reins,De la dentelle sur ses tresses.

De la chair ! de la chair‖ toujours ! Paris a faim ;Il lui faut des repas‖ et des baisers sans fin ;Il faut qu'il mange et qu'il embrasse.Quand il est bien repu,‖ qu'il s'est refait du sang,Que, le corps réchauffé‖ de viandes, il se sentD'autres chairs un désir vorace,

Il chasse à la beauté‖ des vierges, il s'en vaTraquant le contour pur‖ que le marbre rêva,Pour l'aimer ce qu'une nuit dure ;Quand il aura sali‖ l'esprit, sali le corps,Avec les os rongés,‖ il en mettra dehorsLes débris sur le tas d'ordure.

O les yeux clairs ! les teints‖ roses ! les longs cheveux !Les cœurs pleins de rosée‖ où pourraient tous les vœuxBaigner et reposer leur aile !Comme la ville immense‖ en a vite raison,Et que vite elle met‖ la goutte de poisonDans chaque fleur limpide et frêle !

On dirait du plaisir.‖ Ce ne sont que baisersSur des seins éclatants‖ fiévreusement posés.Qu'ivresse bruyamment ardente.Meurtre d'âmes au fond !‖ De même l'étalierD'un dessin fantaisiste‖ orne, pour l'égayer,La chair qui saigne aux crocs pendante.

Versification

Forme
10 sizains (sizains)
Rimes
10(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (40 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6−6
Strophes
10 sizains
Mots à la rime
a Musard / hasard masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquec gaz / strass masculine, assonantea rit / l'esprit masculine, classiqueb joie / soie féminine, classiquec frelaté / gaîté masculine, classiquea noir / abattoir masculine, classiqueb vivantes / épouvantes féminine, classiquec couchés / bouchers masculine, classiquea rêveurs / saveurs masculine, classiqueb forme / énorme féminine, classiquec soir / voir masculine, classiquea mal / bal masculine, classiqueb mensonge / songe féminine, classiquec repoussant / passant masculine, classiquea vertu / abattu masculine, classiqueb caresses / tresses féminine, classiquec freins / reins masculine, classiquea faim / fin masculine, classiqueb embrasse / vorace féminine, classiquec sang / sent masculine, non classiquea va / rêva masculine, classiqueb dure / d'ordure féminine, classiquec corps / dehors masculine, classiquea cheveux / vœux masculine, classiqueb aile / frêle féminine, classiquec raison / poison masculine, classiquea baisers / posés masculine, classiqueb ardente / pendante féminine, classiquec l'étalier / l'égayer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.8

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources