Drames du peuple, 1885· Autour de nous
Idylle
LA campagne est brûlante‖ et sèche. C'est l'été.Dans l'immobile éther‖ pèse la voluptéQui réjouit l'essaim‖ des insectes sans nombre.Mais, auprès d'une source,‖ un bois verse de l'ombre.Et le contraste est doux‖ du calme et frais séjour,Avec le fauve éclat‖ qui rayonne à l'entour.Quand, ayant longuement‖ cheminé par la plaine.On arrive aveuglé,‖ pris de soif, hors d'haleine,On cède au langoureux‖ ombrage mieux encorQu'on ne cédait au ciel‖ lançant ses flèches d'or ;Et regardant au loin‖ palpiter l'azur ivreDe flammes, et les champs‖ se pâmer de trop vivre,Puis, dans un coin, courir‖ la source et sommeillerLes feuilles où jamais‖ rayon ne vient briller.On se sent envahi‖ par un vertige double :L'un de jour, l'autre d'ombre,‖ et tous les deux de trouble ;Car ils disent tous deux :‖ « Amour ! amour de feu.Amour qui rêve ! amour‖ dans l'abîme du bleu,Sur le champ aux épis‖ jaunes et sous la feuilleDu bois sombre ; amour dans‖ tout ce qui se recueille ;Et, dans tout ce qui s’ouvre, amour ! »
Pendant que le troupeau‖ que son chien rassembla,Broute l'herbe, il s'assied.‖ Sur le sol sa houletteEst jetée ; à ses pieds,‖ son maigre chien halète.
Cependant, de la ferme‖ une fraîche enfant part,De vivres à chacun‖ allant porter sa part.Près du pâtre qui songe,‖ elle arrive ; elle est rouge ;Car elle a marché vite,‖ et nul souffle ne bougeSur le pré ; mais plus rouge‖ elle est, quand elle sentSur elle l'œil du pâtre‖ épris et caressant.Elle tremble ! De quoi ?‖ S'en rend-elle bien compte ?Lui semble-t-il que c'est‖ un péril qu'elle affronte ?Non ; ce dont elle a peur,‖ ce n'est rien de connu.Le pâtre est amoureux ;‖ mais il est ingénu,Il est bon ; dans son cœur‖ aucun piège n'habite.Ce qui la trouble, c'est‖ le ciel, immense orbiteLa couvant de cet œil‖ où personne ne lit ;C'est le gazon, faisant‖ sous ses pieds comme un lit ;C'est la mouche qui va‖ vers l'autre ; c'est l'exempleDe la terre, une sœur,‖ et de l'azur, un temple.C'est l'ordre qui vous vient‖ d'en haut comme d'en bas,Disant à l'âme : « Plus‖ de stériles combats !Voici l'instant d'aimer,‖ la minute sacréeOù tout, l'homme et la plante,‖ a le pouvoir qui crée ;Résister à cela,‖ c'est nier le ciel bleu.Aimer, c'est la sagesse ;‖ aimer, c'est prier Dieu. »
Or le pâtre s'approche‖ et l'embrasse ; elle songeEt reste, au lieu de rire‖ et de fuir. Le mensongeÉternel de l'amour‖ l'accable en la charmant.Vertu, prudence, tout‖ s'en va. L'enivrementDes cœurs pressés, des yeux‖ luisants, des mains brûlantes,La penche vers le sol‖ jonché de molles plantes.Dégrafe sa ceinture,‖ emmêle ses cheveux,Et lui fait dire : « Soit !‖ » l'homme disant : « Je veux ! »L'amour est maître. Allons,‖ c'est bien. Prenez la lyre.Archanges, pour cacher‖ le rauque éclat de rireDe Satan. Car voici,‖ pour le moins, six mille ansQue les hommes, noirs ou‖ jaunes, rouges ou blancs,En proie à la famine,‖ aux tyrans, aux ulcères,Courbés sous la terreur‖ des pestes nécessaires.Pleins de haine, d'orgueil,‖ de désirs impuissants.Applaudis dans le crime‖ et punis innocents.Faibles, montrant les dents‖ au ciel sans pouvoir mordre,Tous, de l'idylle à deux‖ sont les acteurs — par ordre.
Et nul n'échappera‖ de nous, et c'est le durSarcasme que l'on soit‖ l'esclave de l'azur,Des roses, des ruisseaux,‖ des rossignols, des astres,Le temps de préparer‖ leur pâture aux désastres.O Nature ! ton hymne‖ est superbe ; tu saisLancer les papillons‖ pour ôter les corsetsDes fleurs, faire qu'au lac‖ la brise se marie,Étendre les rayons‖ ardents sur la prairie,Orner tout, enflammer‖ tout, extasier tout !On n'a plus de scrupule,‖ on n'a plus de dégoût.On s'adore, on se sent‖ des étoiles dans l'âme ;On se croit grand, on a‖ l'audace, on se proclameMaître du monde, tant,‖ ô Nature, il te plaîtQue l'asservissement‖ des êtres soit complet.
Réjouissez-vous donc,‖ ilotes, de vos chaînes.Ramiers, faites des nids‖ dans l'épaisseur des chênes.Il le faut pour nourrir‖ reptiles et hiboux.Dans les taillis de l'Inde,‖ ô tigres, cherchez-vous ;Gazelles, deux à deux,‖ bondissez avec joie.Il le faut ! il le faut !‖ pour que la chair qui broieTrouve à jamais sa part‖ de chair vive à broyer.
Toi qu'autour de la faim‖ le sort fait tournoyer,Farouche genre humain,‖ océan d'existencesSur qui planent le roi,‖ le prêtre et les potences,Va-t'en sous les balcons,‖ dans les bals, dans les bois.Le baiser à la bouche‖ et la guitare aux doigts.Tiens des propos plus doux‖ que la rosée, oublie,Ne vois plus que l'instant,‖ soupire, étreins, supplie ;Mets dans ton œil le feu,‖ dans ta main le frisson ;Crois à la volupté‖ de l'antique chanson,Ou crois à l'idéal‖ de la chanson moderne ;Sois le fin cavalier‖ contant la baliverne,La danseuse cambrant‖ sa taille, ou le jalouxLivide, s'embusquant‖ dans l'ombre avec les loups :Sois prostitution,‖ candeur, angoisse, honte.Fleurette, trahison,‖ vertige ; en fin de compte.Le but, c'est que, demain,‖ l'immortel universVive pour ressouffrir‖ les maux qu'il a soufferts.
L'homme partit soldat,‖ et la fille de fermeSe tua. L'abattoir,‖ des moutons fut le terme.Un enfant, des agneaux‖ survécurent, nouveauxJouets du même sort‖ parmi d'autres troupeaux.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 53((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a l'été / volupté masculine, classiqueb nombre / l'ombre féminine, classiquec séjour / l'entour masculine, classiqued plaine / d'haleine féminine, classiquee encor / d'or masculine, classiquef ivre / vivre féminine, classiqueg sommeiller / briller masculine, classiqueh double / trouble féminine, classiquei feu / bleu masculine, classiquej feuille / recueille féminine, classiquea amour / là / rassembla masculine, classiqueb houlette / halète féminine, classiquea part masculine, classiqueb rouge / bouge féminine, classiquec sent / caressant masculine, classiqued compte / affronte féminine, classiquee connu / ingénu masculine, classiquef n'habite / orbite féminine, classiqueg lit masculine, classiqueh l'exemple / temple féminine, classiquei bas / combats masculine, classiquej sacrée / crée féminine, classiquek bleu / Dieu masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb charmant / L'enivrement masculine, classiquec brûlantes / plantes féminine, classiqued cheveux / veux masculine, classiquee lyre / rire féminine, classiquef ans / blancs masculine, classiqueg ulcères / nécessaires féminine, classiqueh impuissants / innocents masculine, classiquei mordre / ordre féminine, classiquea dur / l'azur masculine, classiqueb astres / désastres féminine, classiquec sais / corsets masculine, classiqued marie / prairie féminine, classiquee tout / dégoût masculine, classiquef l'âme / proclame féminine, classiqueg plaît / complet masculine, classiquea chaînes / chênes féminine, classiqueb hiboux / cherchez-vous masculine, classiquec joie / broie féminine, classiqued broyer / tournoyer masculine, classiqueb d'existences / potences féminine, classiquec bois / doigts masculine, classiqued oublie / supplie féminine, classiquee frisson / chanson masculine, classiquef moderne / baliverne féminine, classiqueg jaloux / loups masculine, classiqueh honte / compte féminine, classiquei univers / soufferts masculine, classiquea ferme / terme féminine, classiqueb nouveaux / troupeaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
107 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources