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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drames du peuple, 1885· Autour de nous

L’Amphithéâtre

Armand Renaud· 18 quatrains, octosyllabes, 72 vers

DÉCHARNÉS, saignants, lamentables,Les voyez-vous ces pauvres morts,Disséqués sur les longues tablesPar l'étudiant sans remords ?

Lui, la serviette à la poitrine,Les bras nus, le scalpel en main.Il cherche des points de doctrineDans ces débris de corps humain.

Par instants, laissant son cadavre,Il fume et chante une chanson ;Il rêve d'un voyage au HavreOu d'une fête à Robinson.

Eux, pitoyablement cyniques,Montrent leurs maigres nudités ;On lit les suprêmes panique »Dans leurs yeux par l'ombre habités.

Tous sont laids, hormis une femmeAu teint rosé suavement,Que nul fer encore n'entame,Et qui semble rire en dormant.

Près d'elle, un enfant, tête blonde,A déjà le crâne scié,Condamné qu'attendait le monde.Et qui soudain fut gracié.

Plus loin, c'est un vieux et sa vieilleUsés par le labeur brutal.Après l'existence pareille,Ayant eu le même hôpital.

C'est un homme à chaude cervelle,Étouffé par la pauvreté ;Un chercheur de terre nouvelle.Dans les vagues précipité.

C'est un balayeur, dans la rue,Sur lequel l'omnibus versa ;Autour de lui la foule accrueFit un moment cercle, et passa.

O pauvres gens, je vous respecte,Cadavres comptés pour zéro,Vous qu'on mutile et qu'on injecte,Puis qu'on emporte en tombereau.

Après les longs jours de fatigue,Après le froid, après la faim,La terre, envers vous peu prodigue,Vous donna l'hôpital pour fin.

Vous avez fait tourner la roueDe la machine humanité ;Votre place fut à la proueDe notre vaisseau ballotté.

Tandis que le riche inutile.Après des jours de soie et d'or,Dans une tombe d'un grand styleVa dormir, inutile encor.

Vous, utiles toute la vie.Lorsque arrive le coup de vent,L'amphithéâtre vous convieA servir après comme avant.

Je ne veux pas ici vous plaindre :L'âme est tout et la chair n'est rien.Empêcher, ce serait éteindre ;Disséquer pour guérir, c'est bien.

Il en est que ce coup d'œil blesse :Mon regard n'en a point souci.Mais je vous trouve une noblesse,A vous que l'acier fouille ainsi.

Et puisque votre destinéeEst d'être taillés par lambeau,Sans qu'une croix vous soit donnée,Sans que vous ayez un tombeau ;

Êtres sans nom, pâle hécatombe,Pâture des bistouris froids,J'ai voulu vous faire une tombe,J'ai voulu vous mettre une croix.

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a lamentables / tables féminine, classiqueb morts / remords masculine, classiquea poitrine / doctrine féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea cadavre / Havre féminine, classiqueb chanson / Robinson masculine, classiquea cyniques / panique féminine, non classiqueb nudités / habités masculine, classiquea femme / n'entame féminine, classiqueb suavement / dormant masculine, classiquea blonde / monde féminine, classiqueb scié / gracié masculine, classiquea vieille / pareille féminine, classiqueb brutal / hôpital masculine, classiquea cervelle / nouvelle féminine, classiqueb pauvreté / précipité masculine, classiquea rue / accrue féminine, classiqueb versa / passa masculine, classiquea respecte / injecte féminine, classiqueb zéro / tombereau masculine, classiquea fatigue / prodigue féminine, classiqueb faim / fin masculine, classiquea roue / proue féminine, classiqueb humanité / ballotté masculine, classiquea inutile / style féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquea vie / convie féminine, classiqueb vent / avant masculine, classiquea plaindre / éteindre féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea blesse / noblesse féminine, classiqueb souci / ainsi masculine, classiquea destinée / donnée féminine, classiqueb lambeau / tombeau masculine, classiquea hécatombe / tombe féminine, classiqueb froids / croix masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources