Drames du peuple, 1885· Autour de nous
Les Fiancées de Cayenne
DANS la rade de Brest‖ le navire est à l'ancre.La nuit tombe ; le flot‖ clapote, couleur d'encre ;Les astres rarement‖ percent un ciel couvert.Courant en longs serpents‖ sur l'onde qui vacille,Deux fanaux, sur le flanc‖ du navire immobile,Luisent, l'un rouge, l'autre vert.
La rade est solitaire‖ et la grève est muette.Du bordage et des mâts‖ on voit la silhouetteQui, frêle, se détache‖ en plus noir sur la nuit.L'infini de la mer,‖ l'infini de l'espaceSe mêlent ; un nuage‖ après un autre passe ;Un flot après un flot s'enfuit.
A bord, sous bonne escorte,‖ on a, dans la journée,Conduit quatre à cinq cents‖ femmes, une fournéeDe crimes assortis‖ dont Cayenne aura soin.La plupart ont volé ;‖ plus d'une, dans le nombre,A tué son enfant‖ par un temps rempli d'ombreOù ses pas glissaient sans témoin.
La plus belle, la plus‖ jeune parmi ces femmes,Brune, a des yeux d'azur‖ baignés de douces flammes ;Pourtant elle suivait,‖ fraîche et le rire aux dents,Des gens qui saccageaient‖ les maisons éloignées.Et veillait au dehors‖ pendant que leurs cognéesFendaient les crânes au dedans.
Une autre était servante,‖ et, se voyant chasséePour s'être en la débauche‖ et l'ivresse enfoncée.Avait, dans son esprit‖ imprégné d'alcool,Résolu la vengeance‖ et, s'embusquant farouche,A ses maîtres jeté‖ sur les yeux et la boucheUn flacon plein de vitriol.
C'est hideux, n'est-ce pas ?‖ — Recherchons leur enfance.Contre le mal, combien‖ ont grandi sans défense !Pour combien, pas d'école‖ et pas même d'abri !A l'heure où le cerveau‖ s'ouvre en fleur aux idées.Combien furent en proie‖ aux choses dégradées,Sans avoir pu jeter un cri !
Combien, noires de coups,‖ ayant froid, affamées.Et, non moins qu'en leur corps,‖ en leur âme opprimées,Contre leur droit, au nom‖ d'un droit faux des parents,Étouffèrent dans l'ombre‖ épaisse ! Ah ! soyons justesNous leur devions de l'air,‖ du jour, à ces arbustes,Si nous les voulions beaux et grands !
Triste écume du peuple‖ où plus d'une âme vibre.Troupeau surtout esclave‖ et puni comme libre.Êtres profondément‖ monstrueux et flétris,Femmes qui n'avez plus‖ d'avenir dans la vie.Allez, rebut ! Cayenne,‖ en riant, vous convie ;Ses forçats seront vos maris.
Aspirez sur le pont‖ l'air qui souffle du large.Il vous apporte, ô vous‖ que la honte surcharge,Les soupirs enflammés‖ des bandits de là-bas.Car l'on vous mariera ;‖ vos sinistres penséesDe leurs mornes secrets‖ seront les fiancées ;Les crimes prendront leurs ébats.
Les hommes aux regards‖ fauves, aux couteaux rouges.Attendriront leurs yeux‖ pour vous, filles des bouges ;Et vous tendrez le sein‖ à des enfants joyeux.Vous dont l'oreille encor‖ frémit, songeant au râleDe l'autre, que vos doigts‖ rendirent froid et pâleAu moment qu'il ouvrait les yeux.
Parmi vous, c'est dans Tordre,‖ il est un groupe infâme.Hébété, n'ayant pas‖ conservé trace d'âme.Subissant le seul joug‖ des assouvissements.Vivant au jour le jour,‖ sans avoir d'autre envieQue celle d'arroser‖ son gosier d'eau-de-vie,En poussant des ricanements.
Ces femmes sont trop bas‖ pour pouvoir sur la routeRien entendre des voix‖ que la Nature écoute,Tantôt montant du flot,‖ tantôt tombant du ciel ;Et, brutes appelant‖ des brutes, n'auront guèreD'autre amour dans le sein‖ qu'une fièvre vulgairePour des gens de boue et de fiel.
Mais, dans la cargaison,‖ peut-être quelques-unesOnt fléchi sous le poids‖ de grandes infortunes,Sans que leur âme au gouffre‖ ait suivi leur vertu ;Et, s'isolant du bruit,‖ peut-être songent-elles.Tandis que par la vague‖ aux pointes de dentellesLe flanc du navire est battu.
Elles songent aux jours‖ passés, au son des cloches.Aux coups d'œil qu'on avait‖ en montant sur les roches,Le matin, aux parents‖ plus tard cachés ou morts ;Puis revient le tableau‖ du crime ineffaçable.Et, comme en un désert‖ le vent chasse du sable.Chaque idée apporte un remords.
Navire et passagers‖ sont un point dans la brume.La vaste mer pourtant‖ contient moins d'amertumeQue les larmes tombant‖ de ces cœurs inconnus.Courage, cœurs plaintifs !‖ Vous qui pleurez, courage !Sur ce vaisseau maudit,‖ par ce souffle d'orage.Vos vrais jours d'honneur sont venus.
Votre front s'est courbé ;‖ mais votre âme est plus hauteDe tout ce qu'elle a mis‖ de sanglots sur sa faute.Vous regrettez le temps‖ où vous étiez l'oiseau.Sans soupçonner le mal,‖ gazouillant l'espérance :Certes, c'était plus doux,‖ la candide ignorance.Savoir et vaincre, c'est plus beau.
Dans la tranquillité‖ de vos ailes sans tache.Vous restiez sur la branche‖ où la fleur se détache,Sans avoir d'autre but‖ que d'y puiser du miel.Maintenant, dans l'horreur‖ d'avoir touché la fange,Vous ne trouvez jamais,‖ pour fuir l'impur mélange,Assez de profondeur au ciel.
Et tandis qu'au milieu‖ des lumières de fêtePlus d'une femme, ornant‖ de diamants sa tête,Ayant tout pour l'aimer‖ et pour lui faire accueil,Ne cessant de passer‖ du bien-être à la joie,Dans les cœurs à ses pieds‖ ne verra qu'une proiePour ses sens ou pour son orgueil ;
Vous, si vous rencontrez,‖ sur la lointaine plage,De ces êtres meurtris‖ qu'une amitié soulage.En mettant votre main‖ dans la leur, vous ferez,Par delà les mépris‖ qui vivent d'apparence,Luire sur votre amour‖ imprégné de souffranceLe plus pur des rayons sacrés.
Laissez, laissez passer‖ les forces et les rires !Dans l'expiation,‖ vos ailes de martyresVous portent sur la cime‖ où cela compte peu.Nul trouble humain ne peut‖ monter jusqu'à vos larmes.Au-dessous, c'est l'orage‖ aux fulgurants vacarmes ;Mais, au-dessus, c'est le ciel bleu
Versification
- Forme
- 20 sizains (sizains)
- Rimes
- 20(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (100 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 20 sizains
- Mots à la rime
- a l'ancre / d'encre féminine, classiqueb couvert / vert masculine, classiquec vacille / immobile féminine, classiquea muette / silhouette féminine, classiqueb nuit / s'enfuit masculine, classiquec l'espace / passe féminine, classiquea journée / fournée féminine, classiqueb soin / témoin masculine, classiquec nombre / d'ombre féminine, classiquea femmes / flammes féminine, classiqueb dents / dedans masculine, classiquec éloignées / cognées féminine, classiquea chassée / enfoncée féminine, classiqueb d'alcool / vitriol masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiquea enfance / défense féminine, classiqueb d'abri / cri masculine, classiquec idées / dégradées féminine, classiquea affamées / opprimées féminine, classiqueb parents / grands masculine, classiquec justes / arbustes féminine, classiquea vibre / libre féminine, classiqueb flétris / maris masculine, classiquec vie / convie féminine, classiquea large / surcharge féminine, classiqueb là-bas / ébats masculine, classiquec pensées / fiancées féminine, classiquea rouges / bouges féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquec râle / pâle féminine, classiquea infâme / d'âme féminine, classiqueb assouvissements / ricanements masculine, classiquec envie / d'eau-de-vie féminine, classiquea route / écoute féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquec guère / vulgaire féminine, classiquea quelques-unes / infortunes féminine, classiqueb vertu / battu masculine, classiquec songent-elles / dentelles féminine, classiquea cloches / roches féminine, classiqueb morts / remords masculine, classiquec ineffaçable / sable féminine, classiquea brume / d'amertume féminine, classiqueb inconnus / venus masculine, classiquec courage / d'orage féminine, classiquea haute / faute féminine, classiqueb l'oiseau / beau masculine, classiquec l'espérance / ignorance féminine, classiquea tache / détache féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquec fange / mélange féminine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb accueil / orgueil masculine, classiquec joie / proie féminine, classiquea plage / soulage féminine, classiqueb ferez / sacrés masculine, classiquec d'apparence / souffrance féminine, classiquea rires / martyres féminine, classiqueb peu / bleu masculine, classiquec larmes / vacarmes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources