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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drames du peuple, 1885· Quelqu’un dans la foule Récit d’une vie d’Épreuve

II. La Lutte pour la Vie

Armand Renaud· distiques, alexandrins, 143 vers

L'ENFANT s'éleva bien,‖ sans être grand ni fort.Ses parents adoptifs‖ l'adorèrent d'abord.Puis, chez eux, une fille‖ étant venue à naître,Pierre, mis à l'écart,‖ apprit vite à connaîtreL'abandon qui fait mal‖ plus encor que la faim.On lui donnait toujours‖ des habits et du pain ;On ne lui donnait plus‖ la caresse meilleure.C'est pourquoi, lorsque nul‖ ne le regarde, il pleure.Il souffre d'être seul,‖ il se sent chez autrui ;Et c'est le cimetière,‖ où dort sa mère à lui.Qui lui plaît pour songer‖ aux morts que la nuit couvre.Il aime aussi l'école‖ où son âme s'entr'ouvreA cet autre inconnu‖ qui de l'obscuritéNous tire et, par degrés,‖ nous pousse à la clarté.Il comprend mal encore ;‖ il sait à peine lire ;Mais, avec passion,‖ ce clair-obscur l'attire.Oh ! les livres ! les bons‖ amis, sûrs et discrets,Comme, pour le servir,‖ ils sont là toujours prêts !La nuit, quand on permet‖ qu'il prolonge sa veille,Comme il se plonge en eux,‖ pendant que tout sommeille !Il lit un peu de tout,‖ pêle-mêle et sans loi.Ainsi qu'à travers champs‖ on marche devant soi ;Mais il marche, après tout,‖ il marche ! Son vieux maître,Qu'éblouit cette ardeur‖ profonde de connaître,Lui prête ce qu'il a,‖ comme il peut, par morceau :Corneille avec Proudhon,‖ Plutarque avec Rousseau.D'invisibles ferments‖ bouillonnent dans sa tête.Il sent passer, avec‖ des souffles de tempête.Les plaintes, les fureurs,‖ les désespoirs sans finDe ceux qui, de justice‖ et de jour ayant faim.Dans l'histoire, ont souffert,‖ martyrs de leurs idées.Porté par eux, il croit‖ planer de cent coudéesEt, plus loin que la nuit‖ présente, à l'horizon,Voit poindre le progrès‖ et monter la raison.Mais Pierre va bientôt‖ sur treize ans ; et le livreA tort, quand jeune il faut‖ qu'on travaille pour vivre.Le brave homme qui l'a‖ nourri fait peu de casDe l'étude qui rend‖ les gens trop délicats :« Allons ! il faut trimer‖ comme les camarades.Mon garçon ! Rêvasser‖ est bon pour les malades. »Et Pierre obéissant,‖ muet, à cet appelQui l'atteint jusqu'au fond‖ du cœur, comme un scalpel,N'opposant que le calme‖ au destin qui le blesse.Saisit les lourds outils‖ de fer et, sans faiblesse,Descend au fond du puits‖ pour gagner ce qu'il peut.

Il sent qu'il est à charge,‖ et sa dignité veutQu'il s'affranchisse, même‖ en consommant sa perte.

Dure épreuve d'abord !‖ Quand il revient inerteDu travail, il se met‖ à lire, après souper ;Mais les mots passent sans‖ qu'il puisse les grouper.Les muscles sont rompus,‖ la tête appesantie ;L'intelligence, hier‖ si fidèle, est partie.La lampe qui brûlait‖ dans son cerveau n'est plus.L'ombre seule l'emplit‖ de ses spectres confus.

Aussi ses compagnons,‖ ignorants et stupides,Par leurs sarcasmes, font‖ des conquêtes rapidesSur l'esprit incertain‖ de ce découragé.Un grand garçon surtout,‖ à peine plus âgé.N'ayant jamais voulu‖ rien apprendre à l'école.Mais, dans les cabarets,‖ chantant la gaudrioleAux applaudissements‖ des ivrognes joyeux,Sans cesse lui criait :‖ « Tu te perdras les yeuxA passer trop de temps‖ penché sur des grimoires.Tous ces fatras noircis,‖ ces menteuses histoiresNe te donneront pas‖ de la force au poignet.Boire un bon coup, cela‖ vaut mieux, quoi qu'on en ait. »Et lui, tout bas, se dit :‖ « Que cherché-je à connaître ?Le soupirail par où‖ la science pénètre,Si rare, sur le front‖ de quelques favoris,Jusqu'à moi n'enverra‖ jamais qu'un brouillard gris.Où mes mains, s'épuisant‖ contre le vide énorme,Tâtonneront en vain,‖ sans que rien prenne forme.Ceux-là sont dans le vrai,‖ qui, sans viser plus loin.De vivre insoucieux‖ font leur unique soin ;Et certes c'est leur droit‖ que le rire les prenne,S'il advient que près d'eux,‖ dans l'ombre souterraine.Un fou s'agite, au lieu‖ de rester en repos.« Holà ! rions, trinquons !‖ Holà ! vidons les pots ! »Ainsi s'exclame Pierre,‖ ayant, comme l'apôtreDevant le triomphant‖ cynisme qui se vautre,Renié l'idéal‖ auquel il n'a plus foi.Et l'autre, satisfait‖ de tenir sous sa loiL'austère compagnon‖ dont s'irritaient ses vices,Du buveur débutant‖ guidant les pas novices.Ricane, en lui versant‖ l'eau-de-vie à plein bord.

Pierre est pris de vertige ;‖ un acre feu le mord ;Il voit rouge. Au moment‖ où, dans sa frénésie,Il s'épuise en fureurs‖ que rien ne rassasie.Quelqu'un paraît ; et c'est‖ le vieil instituteur,Celui qui fut son maître‖ et son consolateur.Froidement, sans parler,‖ le vieillard l'examine.Pierre est d'abord troublé ;‖ ce regard le domine.Mais le public est là‖ qui le regarde aussi,Plein de rires moqueurs.« due veut dire ceci ?Vieux ! est-ce la leçon‖ que tu prétends me faire ? »Le vieillard s'est croisé‖ les bras. Lui vocifère :

« Quand je parle, je veux‖ qu'on réponde, entends-tu !Va ! lance les grands mots‖ dont tu m'as rebattu :La vérité, le bien !‖ Sans te gêner, pérore !Mais n'attends plus de moi‖ que je sois dupe encore, »

Le maître n'eut qu'un mot‖ de pitié : « Pauvre enfant ! »Mais la brute, à ce mot,‖ la rage l'étouffant.Fit un bond : « Un enfant !‖ Vois si je suis un homme ! »Et voilà que d'un coup‖ furieux il l'assomme,Et qu'il faut lui ravir‖ sa victime des mains…Les transports de l'ivresse‖ ont de lourds lendemains.Pierre se réveilla‖ chez lui, la tête vide,Le corps brisé, cherchant‖ un souvenir pour guideA travers le dédale‖ effrayant de sa nuit.Quand de son action‖ de brute il fut instruit.Qu'il se vit insultant,‖ provoquant comme un lâche,Tuant presque celui‖ qui s'était, sans relâche.Dévoué pour soigner‖ son cœur et son esprit,Oh ! quel amer dégoût‖ de lui-même le prit !Quelle haine il voua,‖ dans sa juste révolte.Au sinistre semeur‖ d'une telle récolte,A l'ennemi masqué,‖ mais ne pardonnant pas.Venu pour le saisir,‖ à son tour, par le bras,Après avoir jeté‖ son père au même gouffre,Au poison plus brûlant‖ que la lave et le soufre,Au rude, au misérable,‖ au perfide alcool !Les ailes de l'esprit‖ l'emportant dans leur vol,Il voit les nations‖ en proie au charmeur fauve.Ni science, ni loi,‖ ni progrès ne les sauveDes griffes qui sans cesse‖ entrent mieux dans leur chair.Et l'homme, en immolant‖ tout ce qu'il a de cher.Sa santé, sa raison,‖ sa vie — et même celleDes enfants dont en vain‖ la plainte le harcelle, —L'homme, en léguant son mal‖ à la postérité.Avec le mal plus grand‖ du principe implanté.L'homme, content de lui,‖ rit de sa déchéance.Que faire ? Faut-il donc‖ perdre toute espérance.S'abandonner, laisser‖ triompher le courant ?Non ! Celui qui combat‖ Jusqu'au bout seul est grand.On dit que l'alcool‖ est la chute invincible.Il prouvera que vaincre‖ est quand même possible.Qu'il n'est rien de fatal‖ contre la volonté.Malgré ce que l'oubli‖ contient de volupté.Il saura s'en passer ;‖ il veut, sans défaillance.Affronter la misère,‖ en ayant conscience ;Et, fort de tous les grands‖ exemples qu'il a lus.Vaillant à sa façon,‖ Pierre ne boira plus.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
71((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a fort / d'abord masculine, classiqueb naître / connaître féminine, classiquec faim / pain masculine, classiqued meilleure / pleure féminine, classiquee autrui / lui masculine, classiquef couvre / s'entr'ouvre féminine, classiqueg l'obscurité / clarté masculine, classiqueh lire / l'attire féminine, classiquei discrets / prêts masculine, classiquej veille / sommeille féminine, classiquek loi / soi masculine, classiquel maître / connaître féminine, classiquem morceau / Rousseau masculine, classiquen tête / tempête féminine, classiqueo fin / faim masculine, classiquep idées / coudées féminine, classiqueq l'horizon / raison masculine, classiquer livre / vivre féminine, classiques cas / délicats masculine, classiquet camarades / malades féminine, classiqueu appel / scalpel masculine, classiquev blesse / faiblesse féminine, classiquew peut / veut masculine, classiqueb perte / inerte féminine, classiqueb souper / grouper masculine, classiquec appesantie / partie féminine, classiqued plus / confus masculine, classiquea stupides / rapides féminine, classiqueb découragé / âgé masculine, classiquec l'école / gaudriole féminine, classiqued joyeux / yeux masculine, classiquee grimoires / histoires féminine, classiquef poignet / ait masculine, classiqueg connaître / pénètre féminine, classiqueh favoris / gris masculine, classiquei énorme / forme féminine, classiquej loin / soin masculine, classiquek prenne / souterraine féminine, classiquel repos / pots masculine, classiquem l'apôtre / vautre féminine, classiquen foi / loi masculine, classiqueo vices / novices féminine, classiquep bord / mord masculine, classiqueb frénésie / rassasie féminine, classiquec instituteur / consolateur masculine, classiqued l'examine / domine féminine, classiquee aussi / moqueurs / ceci masculine, classiquef faire / vocifère féminine, classiquea entends-tu / rebattu masculine, classiqueb pérore / encore féminine, classiquea enfant / l'étouffant masculine, classiqueb homme / l'assomme féminine, classiquec mains / lendemains masculine, classiqued vide / guide féminine, classiquee nuit / instruit masculine, classiquef lâche / relâche féminine, classiqueg esprit / prit masculine, classiqueh révolte / récolte féminine, classiquei pas / bras masculine, classiquej gouffre / soufre féminine, classiquek alcool / vol masculine, classiquel fauve / sauve féminine, classiquem chair / cher masculine, classiquen celle / harcelle féminine, classiqueo postérité / implanté masculine, classiquep déchéance / espérance féminine, classiqueq courant / grand masculine, classiquer invincible / possible féminine, classiques volonté / volupté masculine, classiquet défaillance / conscience féminine, classiqueu lus / plus masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

143 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources