Drames du peuple, 1885· Quelqu’un dans la foule Récit d’une vie d’Épreuve
III. Rêves éphémères
LA mer la plus houleuse‖ a son temps d'accalmie.Pierre a pris corps à corps‖ la fortune ennemie ;Et le voilà vainqueur.Ses amis d'autrefois,‖ la lecture et l'étude,Versent, en le berçant‖ avec sollicitude,Leurs baumes dans son cœur.
Tout s'aplanit : il est‖ devenu contre-maître.Les rires ont cessé ;‖ car il passe pour êtreUn savant, un esprit.On l'écoute parler‖ volontiers, quand il laisseEntrevoir pour demain,‖ à ceux qu'aujourd'hui blesse,Le progrès qui sourit.
Mais il a beau vouloir‖ s'absorber en lui-même.Tenir son front penché‖ sur quelque obscur problème ;Le printemps le distrait.Le parfum des lilas‖ et des roses l'enivre ;Et dans son cœur troublé,‖ pris de la soif de vivre,Une image apparaît.
L'enfant de ses parents‖ adoptifs, la filletteGrandissant près de lui,‖ comme la violetteA côté du genêt,Le charme avec sa lèvre‖ où la chanson murmure,Ses yeux bleus, ses cheveux‖ couleur de moisson mûre.Sa guimpe et son bonnet.
Il aime. La jeunesse,‖ en son cœur étouffée,Comme un souffle divin,‖ lui jette par boufféeDes frissons de bonheur ;Devant lui l'avenir‖ s'étend, verte prairie.Champ du rêve où bientôt,‖ comme en l'herbe fleurie.Viendra le moissonneur.
Par moments il rayonne‖ et par moments il tremble,Près de celle qu'il cherche‖ et qu'il fuit tout ensemble ;Mais, le cœur palpitant.Dans l'immense univers‖ ne voyant qu'une femme.Il garde encor l'aveu‖ renfermé dans son âmeQui déborde pourtant.
Or, une nuit d'été‖ qu'il errait solitaire,La fenêtre où pour lui‖ tout convergeait sur terre.Il la vit qui s'ouvrait.Son idole parut,‖ faisant signe, dans l'ombre,A quelqu'un. Et la coupe‖ aux angoisses sans nombre,Il la vida d'un trait.
Sa chère illusion,‖ mortellement blessée.Le quitta. La statue,‖ en son âme dressée,Tomba du piédestal.Un rival l'emportait ;‖ et c'était, par contrasteA son respect profond,‖ à son culte si chaste.Un débauché brutal.
L'être précisément‖ qui, pour lui si funeste.De l'alcool avait,‖ un jour, versé la pesteDans sa poitrine en feu,Et qui, reparaissant‖ comme un mauvais génie,Le jetait tout à coup‖ dans la nuit infinie,Du haut de son ciel bleu.
La fille, se laissant‖ charmer par sa faconde,Provoquait ses propos‖ où le gros rire abonde.Et riait à son tour.Puis tous deux, chuchotant,‖ échangeaient des caressesOù la banalité‖ des vulgaires ivressesParodiait l'amour.
Lui, la tempe serrée‖ avec la tûte vide.Se demandait comment‖ on pouvait être avideDe si peu que cela.Il n'en souffrait pas moins‖ de cette immense chute ;Et, tout victorieux‖ qu'il sortît de la lutte,Ce vaillant chancela.
A présent, c'est fini.‖ L'armure est bien trempéeDont il couvre son cœur ;‖ et par nulle échappéeL'amour n'y rentrera.Il redevient celui‖ que hante la chimère,Qui cherche l'idéal‖ par delà l'éphémère.Et c'est seul qu'il ira ;
C'est seul qu'il reprendra‖ sa rêverie ancienne,De tout le genre humain‖ mêlant l'âme à la sienne,Cherchant le but final,Heureux d'avoir subi‖ l'épreuve salutaireD'un feu qui, lui brûlant‖ le cœur comme un cautère,N'a rien laissé du mal.
Versification
- Forme
- 13 sizains (sizains)
- Rimes
- 13(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (52 de 12, 26 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 13 sizains
- Mots à la rime
- a d'accalmie / ennemie féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec l'étude / sollicitude féminine, classiquea contre-maître / être féminine, classiqueb esprit / sourit masculine, classiquec laisse / blesse féminine, classiquea lui-même / problème féminine, classiqueb distrait / apparaît masculine, classiquec l'enivre / vivre féminine, classiquea fillette / violette féminine, classiqueb genêt / bonnet masculine, classiquec murmure / mûre féminine, classiquea étouffée / bouffée féminine, classiqueb bonheur / moissonneur masculine, classiquec prairie / fleurie féminine, classiquea tremble / ensemble féminine, classiqueb palpitant / pourtant masculine, classiquec femme / âme féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb s'ouvrait / trait masculine, classiquec l'ombre / nombre féminine, classiquea blessée / dressée féminine, classiqueb piédestal / brutal masculine, classiquec contraste / chaste féminine, classiquea funeste / peste féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquec génie / infinie féminine, classiquea faconde / abonde féminine, classiqueb tour / l'amour masculine, classiquec caresses / ivresses féminine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb cela / chancela masculine, classiquec chute / lutte féminine, classiquea trempée / échappée féminine, classiqueb rentrera / ira masculine, classiquec chimère / l'éphémère féminine, classiquea ancienne / sienne féminine, classiqueb final / mal masculine, classiquec salutaire / cautère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources