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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drames du peuple, 1885· Quelqu’un dans la foule Récit d’une vie d’Épreuve

V. Le Sacrifice

Armand Renaud· distiques, alexandrins, 131 vers

Paris brûlait. C'était‖ la fin de la Commune.La discorde, fléau‖ né de notre infortune,Ajoutait au malheur‖ la honte. Le canonRésonnait, au milieu‖ d'une lutte sans nomOù, contre les obus,‖ se dressait le pétrole.Comme un fauve acculé,‖ la révolte était folle ;Et la répression‖ ne faisait point quartier.L'armée eût fusillé‖ le peuple tout entier.Et le peuple eût brûlé‖ tout Paris dans sa haine.

Quelqu'un, les bras croisés,‖ contemplait cette scène.On lisait dans ses yeux‖ l'accablement d'un cœurQui, blâmant les vaincus,‖ s'attristait du vainqueur.Pierre, car c'était lui,‖ le vieux chercheur d'idées,Regardait, sous le flot‖ des fureurs débordées,S'engloutir le restant‖ de ses espoirs passés ;En lui, les souvenirs‖ amers s'étaient dressés,Lui montrant le retour‖ éternel en arrière.Malgré l'effort sans fin‖ tourné vers la lumière.

Il avait cru pouvoir‖ atteindre de la mainL'avenir de raison‖ qu'il faut au genre humain.Et voilà qu'on recule !‖ et voilà que la bête.Plus que jamais, montrant‖ ses crocs, lève la têteLe rigide progrès,‖ le droit, la liberté.Ne peuvent que s'enfuir‖ de ce peuple hébétéQui, ne voulant souffrir‖ aucun frein qui le gêne.Dans l'ordure pourtant,‖ à deux genoux, se traîneDevant le plus hideux‖ des maîtres, l'alcool.

Que résoudre ? il se sent‖ déraciné du sol.Ayant vu par le fer‖ la France au cœur atteinte,Il avait, pour sauver‖ Paris, la ville sainte.Jeté là le repos,‖ par lui payé si cher.Et s'en était venu‖ se livrer, âme et chair,Au monstre qu'entre tous‖ il abhorrait : la guerre !

Vain sacrifice avec‖ un dénoûment vulgaire !

On avait tout rêvé,‖ mais on n'avait rien pu.Puis, une fois vaincu,‖ ployé, foulé, rompu,Au lieu de prendre haleine‖ en étanchant ses plaies,De rafraîchir sa fièvre‖ au flot des choses vraies,D'auréoler son deuil‖ par le juste et le beau.On s'était, entre soi,‖ déchiré par lambeau,Et l'on avait ainsi‖ roulé toute la chute.

Pierre avait, malgré lui,‖ pris part à cette lutteOù le peuple, la veille,‖ héroïquement grand.Sans profit, s'abîmait‖ de lui-même au torrent.Voulant concilier‖ les passions contraires,C'est en vain qu'il s'était‖ écrié : « Soyons frères ! »Comme un crime, on avait‖ puni son noble effort ;Et, de la veille, était‖ signé l'arrêt de mort.Auquel il n'échappait‖ que pour subir l'orageDes vainqueurs se ruant‖ avec non moins de rage.

L'endroit était désert‖ pour l'instant. La défaiteAvait porté plus loin‖ sa ligne de retraite.Tandis que l'assaillant‖ en cercle s'avançait.Quelquefois, en sifflant,‖ une bombe passait.Pour s'abattre bientôt‖ avec un bruit de foudre.L'œil ne percevait rien,‖ mais tout sentait la poudre.Dans cette solitude‖ au calme surprenant.Courait comme un frisson‖ de désastre imminent.Tout à coup, le fusil‖ à la main, tête nue.Un homme déboucha‖ d'un tournant d'avenue.Et se précipita‖ dans une des maisons.Criant à Pierre : « Trêve‖ aux mauvaises raisons !Plus de détours ! il faut‖ agir ! Voici l'armée.Que sa route se change‖ en fournaise enflammée !Du pétrole ! allons vite !‖ Aie une fois du cœur ! »

Mais Pierre restait là,‖ froidement contempteur.Connaissant trop cet homme‖ aux clameurs forcenéesQui, mauvais compagnon‖ de ses jeunes années,Dans la honte l'avait‖ un instant entraîné.Puis, quand d'amour son cœur‖ s'était illuminé.Était venu souffler‖ toute l'ombre des chosesSur ces frêles clartés,‖ mortes sitôt qu'écloses.

Or, cet homme, à Paris,‖ il l'avait retrouvé.Toujours brute, toujours‖ d'alcool abreuvé ;Et celle qui fut tant‖ aimée était sa femme,Débris défiguré‖ que la misère affame,Avec un tas d'enfants‖ criant non moins la faim.Fidèle au souvenir‖ gardé jusqu'à la fin,Pierre, au lieu de venger‖ ses angoisses anciennes,Voyant ces douleurs-là,‖ les avait faites siennes ;Et puisque cette femme,‖ à ses regards, un jour.Avait symbolisé‖ l'image de l'amour,Il avait cru, malgré‖ que l'image fût vaine.Lui devoir un soutien‖ dans son gouffre de peine.Bien des fois il avait‖ secouru tous les deux :La femme, un spectre ; l'homme,‖ ouvrier hasardeux,Qui, morne, le gosier‖ saturé d'eau-de-vie,Acceptant ses bienfaits,‖ le payait par l'envie !

Les troupes cependant‖ ont avancé. Les chefsAu cliquetis du fer‖ mêlent leurs ordres brefs,Quand un coup de fusil,‖ partant d'une fenêtre,Vient frapper un sergent.‖ Grand tumulte ! on pénètreDans la maison. Les yeux‖ de fureur obscurcis,On brise tout avec‖ les crosses de fusils ;Jusqu'au point désigné‖ l'on arrive, et l'on trouve,Auprès d'une arme chaude,‖ une espèce de louveQui serre ses petits‖ contre elle, en frissonnant.L'homme ayant lâchement‖ fui, les abandonnant.

« Femme ! cria quelqu'un‖ au milieu du vacarme,Dis-nous où s'est caché‖ le porteur de cette arme.Parle ! ou ce sera toi‖ qu'on va coller au mur. »Mais la femme, d'un air‖ farouche, d'un ton dur :« Je n’en sais rien ! cherchez !— Prends garde à ta réponse.Car ta vie, en nos mains,‖ ne pèse pas une once ! »Cria, haussant encor‖ le ton, la même voix.

Mais la femme se tut‖ tout à fait, cette fois.

« A mort donc ! Nettoyons‖ quand même le repaire. »

Et l'on saisit la femme ;‖ et les enfants sans pèreRestèrent seuls, privés‖ de mère également.

Pierre n'avait que trop‖ prévu ce dénoûment.Pour l'exécution‖ on n'attendait qu'un signe.Mais lui, croyant tenir‖ l'occasion insigneQu'il cherchait, de donner‖ sa vie utilement.Marcha Vers l'officier‖ saisi d'étonnement.Et lui dit : « Arrêtez !‖ Cette femme doit vivrePour ses enfants. J'ai fait‖ le crime, et je me livre. »

Pendant qu'on relâchait‖ la femme, sans qu'elle eûtCompris, dans sa stupeur,‖ d'où venait son salut,Pierre attendait la mort.‖ Mais le destin sévèreVoulait qu'il se grandît‖ par un plus long calvaire.Envers lui, l'officier‖ d'un scrupule fut pris.Il avait beau tenir‖ la révolte en mépris ;Cet homme avait surgi‖ l'air tellement austère,Si calme, qu'il lui vint‖ le soupçon d'un mystère,Et que, doutant du crime‖ en dépit de l'aveu.Il n'osa pas donner‖ l'ordre de faire feu.« C'est un gibier de prix‖ que Versailles réclame ;Réservons-le, » dit-il.‖ Puis, élevant la lameDe son sabre : « Colonne,‖ en marche ! à volonté ! »

A quelques mois de là,‖ Pierre fut déporté.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
65((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a Commune / infortune féminine, classiqueb canon / nom masculine, classiquec pétrole / folle féminine, classiqued quartier / entier masculine, classiquee haine / scène féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec d'idées / débordées féminine, classiqued passés / dressés masculine, classiquee arrière / lumière féminine, classiquea main / humain masculine, classiqueb bête / tête féminine, classiquec liberté / hébété masculine, classiqued gêne / traîne féminine, classiquee l'alcool / sol masculine, classiqueb atteinte / sainte féminine, classiquec cher / chair masculine, classiqued guerre / vulgaire féminine, classiquea pu / rompu masculine, classiqueb plaies / vraies féminine, classiquec beau / lambeau masculine, classiqued chute / lutte féminine, classiqueb grand / torrent masculine, classiquec contraires / frères féminine, classiqued effort / mort masculine, classiquee l'orage / rage féminine, classiquea défaite / retraite féminine, classiqueb s'avançait / passait masculine, classiquec foudre / poudre féminine, classiqued surprenant / imminent masculine, classiquee nue / d'avenue féminine, classiquef maisons / raisons masculine, classiqueg l'armée / enflammée féminine, classiqueh cœur / contempteur masculine, classiqueb forcenées / années féminine, classiquec entraîné / illuminé masculine, classiqued choses / qu'écloses féminine, classiquea retrouvé / abreuvé masculine, classiqueb femme / affame féminine, classiquec faim / fin masculine, classiqued anciennes / siennes féminine, classiquee jour / l'amour masculine, classiquef vaine / peine féminine, classiqueg deux / hasardeux masculine, classiqueh d'eau-de-vie / l'envie féminine, classiquea chefs / brefs masculine, classiqueb fenêtre / pénètre féminine, classiquec obscurcis / fusils masculine, classiqued trouve / louve féminine, classiquee frissonnant / abandonnant masculine, classiquea vacarme / arme féminine, classiqueb mur / dur masculine, classiquec cherchez / réponse / once féminine, classiqued voix / fois masculine, classiquea repaire / père féminine, classiqueb également / dénoûment masculine, classiqueb signe / insigne féminine, classiquec utilement / d'étonnement masculine, classiqued vivre / livre féminine, classiquea eût / salut masculine, classiqueb sévère / calvaire féminine, classiquec pris / mépris masculine, classiqued austère / mystère féminine, classiquee l'aveu / feu masculine, classiquef réclame / lame féminine, classiqueg volonté / déporté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

131 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources