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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drames du peuple, 1885· Quelqu’un dans la foule Récit d’une vie d’Épreuve

VI. En vue de la Terre

Armand Renaud· distiques, alexandrins, 126 vers

OH ! comme il a souffert‖ au bagne, huit années !Les misères sur lui‖ semblent s'être acharnées.Geôliers et compagnons,‖ tout lui fut douloureux…Les uns, maîtres brutaux,‖ l'ont jugé dangereux,Pour son horreur de toute‖ hypocrite bassesse.Et l'ont, de parti pris,‖ persécuté sans cesse ;Les autres, forcenés‖ hurlant comme des loupsAprès les biens d'autrui‖ dont ils sont si jaloux.N'ont pas trouvé chez lui‖ la haine qui les ronge.Et se sont écartés‖ de cet esprit qui songe.Eux ne cherchent qu'un but :‖ détruire et se venger ;Lui ne pense qu'aux maux‖ qu'on pourrait allégerPar de meilleures lois,‖ sans folles saturnales.Aussi les harangueurs‖ des révoltes banalesL'ont-ils tenu pour traître‖ ou du moins pour peu sûr,Et, d'un commun effort,‖ enserré dans un murQui lui crée, au milieu‖ de tous, la solitude.

Certes, ce fut, de ses‖ épreuves, la plus rude.Dans un bagne, être en butte‖ aux geôliers, c'est normalLeurs coups, leurs châtiments‖ au corps seul font du mal.Mais être enveloppé‖ par l'hostile silenceDe compagnons vers qui‖ tout votre cœur s'élance.Et partout, sourdement,‖ contre soi les sentir,C'est, étant sans reproche,‖ être deux fois martyr !Pierre a bu jusqu'au fond‖ la coupe d'amertume,Pardonnant les erreurs‖ comme il avait coutume,Ne se plaignant jamais,‖ espérant conquérirLa force de l'apôtre‖ à force de souffrir.

Huit ans, l'horrible poids‖ a pesé sur sa tête.Pourtant l'heure est venue‖ où justice s'est faite.Un vagabond, pour vol,‖ dans Paris, arrêté,Poussé par un remords‖ tardif, a racontéQue, s'étant accusé‖ pour sauver une femme,Un innocent, au bagne,‖ est puni comme infâme.Il a donné les noms‖ et, pour preuve à l'appui,Avoué que le vrai‖ coupable, c'était lui.Grâce aux journaux, jetant‖ leur clameur continue,La nouvelle jusqu'aux‖ déportés est venue,Et, d'autant plus grandi‖ qu'on l'avait conspué,Partout, comme un héros‖ Pierre fut salué.Plus d'ennemis ! même il‖ aurait sa grâce pleine,S'il n'avait résolu‖ de rester à la peineTant que ses compagnons‖ à peiner resteront.

Enfin ! enfin ! voici‖ que la chaîne se rompt !A tous, par l'amnistie,‖ on a rouvert la France ;Et Pierre sent fleurir‖ un regain d'espérance,Aux lueurs qu'il perçoit,‖ la discorde cessant.D'une aurore de paix‖ après les jours de sang.

Aussi, de rêves d'or‖ fut-ce l'âme bercéeQu'il fit, pour le retour,‖ la longue traversée.Hélas ! il avait trop‖ souffert. Son pauvre cœurDe vivre, même heureux,‖ n'avait, plus la vigueurEt, par l'émotion‖ rongé fibre par fibre.De battre pour un noble‖ espoir n'était plus libre.L'attente du pays,‖ plus proche à chaque instant,De la mort par degrés‖ le rapprochait d'autant.Et lorsque la vigie‖ eut salué la terre.Que chacun, frissonnant‖ d'un trouble involontaire.Fut monté sur le pont‖ pour regarder, vers l'est,Le brouillard indistinct‖ où l'on soupçonnait Brest,Pierre, après quelques pas,‖ tomba, pris de faiblesse.

« Mes amis ! cria-t-il,‖ je me meurs ! Qu'on me laisseA pleins poumons, du moins,‖ aspirer, pour finir.Le vent de la patrie‖ et l'air de l'avenir. »Et comme, autour de lui,‖ la foule consternéeFaisait silence : « Ainsi‖ va notre destinée !J'aurais voulu pouvoir‖ une dernière foisBaiser le sol sacré‖ qu'à l'horizon je vois ;Et mon cadavre seul‖ en atteindra la rive.A son but, jusqu'au bout,‖ jamais l'homme n'arrive.Mais qu'importe qu'on soit‖ par la mort arrêté,Si, debout et marchant,‖ reste l'humanité ! »

Déjà se dessinait‖ la ligne de la côte.

Le moribond, le corps‖ glacé, mais la voix haute :« Salut, poursuivit-il,‖ pauvre pays saignant,Dont l'histoire est un drame‖ héroïque et poignant !Gladiateur du droit,‖ champion de l'idée,Nation, par l'amour‖ du genre humain guidée,Qui, toujours présentant‖ la poitrine au danger,N'admets pas que ton sang‖ soit chose à ménager,Et, dévouée à tous,‖ sans pour toi prendre garde,En frère, trop souvent,‖ traites qui te poignarde !Salut, incorrigible‖ éclaireur de demain,Qui, parmi les écueils,‖ suivant droit ton chemin.Tantôt planes, tantôt‖ roules dans les abîmes,Et qui vaux mieux encor‖ par tes erreurs sublimes,Par tes chutes, tes jours‖ de tourment et de deuil.Que par les rayons d'or‖ dont tu te fais orgueil !Toi qui, vingt fois, parus‖ t'engloutir dans la tombe,Et qui renais sans fin‖ pour une autre hécatombe,Ton cœur devant toujours‖ au monde qui l'attendEn pâture s'offrir,‖ vermeil et palpitant !

« Vous, mes amis, vous qui‖ bientôt toucherez terre,A la France donnez‖ l'exemple salutaire.Que tout germe de haine‖ en vous soit effacé,En songeant au pays‖ qui râle, au vif blessé,Quand, piétinant sur lui,‖ ses fils s'entre-déchirent ! »

Et d'un commun accord‖ comme tous applaudirent,Il ajouta : « Plus fort‖ vous saurez vous unir,Plus tôt viendront les temps‖ rêvés dans l'avenir.L'avenir ! j'entrevois‖ cette terre promise,Couverte si longtemps‖ par une vapeur grise,Comme je vois le port‖ qu'un rayon vient dorer.Sachant que là non plus‖ je ne dois pas entrer !Cet avenir sera,‖ j'en ai la certitude.Clément pour les petits,‖ doux pour la multitude ;Et le peuple, à son tour,‖ sentant mieux son devoir,Dans l'ivresse du bouge‖ aura honte à se voir.De justes lois traitant‖ chacun selon ses œuvres.L'envieux n'aura plus‖ l'emploi de ses couleuvres ;Et ce sera l'esprit,‖ de l'erreur délivré,Qui fera vivre en paix‖ le monde équilibré.

« O frères ! l'invincible‖ idée ouvre ses ailes.Ne vous attardez pas‖ à de folles querelles !Le progrès qui va droit‖ et n'admet point d'arrêt.Pour passer outre, à vos‖ fureurs vous laisserait.Mais vous rejetterez‖ ce crime envers vous-mêmes.Calmes et sérieux,‖ penchés sur les problèmesQue la science seule,‖ avec le temps, résout,Vous ne détruirez rien,‖ vous transformerez tout,Et, d'un chercheur à l'autre‖ évitant le divorce.Vous serez l'union,‖ afin d'être la force. »

En rade, à ce moment,‖ le navire arrivait.Pierre eut un dernier spasme.‖ A peine s'il vivait.Il dit encor, mourant‖ que sa pensée obsède.Ces deux seuls mots : « Concorde !‖ espoir ! » et tomba raide.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
63((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a années / acharnées féminine, classiqueb douloureux / dangereux masculine, classiquec bassesse / cesse féminine, classiqued loups / jaloux masculine, classiquee ronge / songe féminine, classiquef venger / alléger masculine, classiqueg saturnales / banales féminine, classiqueh sûr / mur masculine, classiquei solitude / rude féminine, classiqueb normal / mal masculine, classiquec silence / s'élance féminine, classiqued sentir / martyr masculine, classiquee d'amertume / coutume féminine, classiquef conquérir / souffrir masculine, classiquea tête / faite féminine, classiqueb arrêté / raconté masculine, classiquec femme / infâme féminine, classiqued l'appui / lui masculine, classiquee continue / venue féminine, classiquef conspué / salué masculine, classiqueg pleine / peine féminine, classiqueh resteront / rompt masculine, classiqueb France / d'espérance féminine, classiquec cessant / sang masculine, non classiquea bercée / traversée féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquec fibre / libre féminine, classiqued instant / d'autant masculine, classiquee terre / involontaire féminine, classiquef l'est / Brest masculine, classiqueg faiblesse / laisse féminine, classiqueb finir / l'avenir masculine, classiquec consternée / destinée féminine, classiqued fois / vois masculine, classiquee rive / n'arrive féminine, classiquef arrêté / l'humanité masculine, classiquea côte / haute féminine, classiqueb saignant / poignant masculine, classiquec l'idée / guidée féminine, classiqued danger / ménager masculine, classiquee garde / poignarde féminine, classiquef demain / chemin masculine, classiqueg abîmes / sublimes féminine, classiqueh deuil / orgueil masculine, classiquei tombe / hécatombe féminine, classiquej l'attend / palpitant masculine, classiquea terre / salutaire féminine, classiqueb effacé / blessé masculine, classiquec s'entre-déchirent / applaudirent féminine, classiqueb unir / l'avenir masculine, classiquec promise / grise féminine, classiqued dorer / entrer masculine, classiquee certitude / multitude féminine, classiquef devoir / voir masculine, classiqueg œuvres / couleuvres féminine, classiqueh délivré / équilibré masculine, classiquea ailes / querelles féminine, classiqueb d'arrêt / laisserait masculine, classiquec vous-mêmes / problèmes féminine, classiqued résout / tout masculine, classiquee divorce / force féminine, classiquea arrivait / vivait masculine, classiqueb obsède / raide féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources