Drames du peuple, 1885· Échappées dans le temps et l’espace
Les deux Coureurs
LES deux coureurs, au but‖ lointain qui les anime,A travers l'Inde, vont,‖ par le mont et l'abîme.Nus, bistrés, sans un souffle‖ aux lèvres, ruisselants.L'un suivant l'autre, un cuir‖ serrant leurs maigres flancsIls ont loin derrière eux‖ déjà laissé les villesOù sont les grands palais‖ entourés d'eaux tranquilles.Le dernier temple, avec‖ son brahmine isolé,A fui. Le dernier champ‖ de riz s'en est allé.L'homme n'est plus rien ; c'est‖ la nature qui règne.Les bourreaux du Radjah,‖ si jaloux qu'on les craigne,Ne suivent jusque-là‖ personne ; c'est le lieuOù le tigre est seul roi,‖ sous le ciel noir ou bleu.C'est le désert avec‖ sa broussaille farouche.Ses buissons épineux‖ déchirant qui les touche.Là le chemin se perd‖ en sentier mal tracé.Se refermant sur l'homme‖ après qu'il a passé.Là, dans les noirs fourrés,‖ comme dans des alcôves,Invisibles, muets,‖ inassouvis, les fauves.Pour guetter une proie‖ à leur gré, sont blottis.A travers le hasard‖ de tous ces appétits,D'une course jamais‖ plus lente ni plus forte,Les deux coureurs vont droit‖ où leur cœur les emporte.Et rien, ni les regards‖ brillant sous les buissons,Ni l'ondulation‖ de l'herbe en longs frissons.Ni les bruissements‖ dans les branches froisséesNe peuvent détourner‖ leurs yeux ni leurs pensées.Car d'atteindre le but‖ il faut qu'on soit certain.Que l'âme universelle‖ aille au peuple lointain.Et, pour cela, l'un d'eux‖ porte au cou des dépêches :Politique, négoce,‖ amour, nouvelles fraîches.Fortune des uns, deuil‖ des autres, — le destin !
Il se peut que, rôdant‖ en quête d'un festin,Quelque monstre sur l'homme‖ aux dépêches se jette.Alors le messager,‖ soumis, comme un ascète.Au dénoûment fatal,‖ indifférent à tout.Hormis à son devoir‖ qu'il fera jusqu'au bout.Sans se débattre, sans‖ crier, chose inutile,Subira simplement‖ l'ongle qui le mutileEt la dent qui le ronge.‖ Il mourra, comme fontLes hommes d'Orient,‖ dans le mépris profondDe la vie éphémère‖ où l'homme et la naturePullulent, pour se perdre‖ au néant qui seul dure.Mais, dans son agonie,‖ arrachant de son couLe précieux fardeau‖ dont il répond, l'HindouAu loin le lancera‖ dans un effort suprême.Pour que, sans plus songer‖ au mourant qu'à lui-même,Le compagnon, courant‖ derrière, à quelques pas.Seul maintenant, s'en charge‖ et ne s'arrête pas.Et si le second meurt,‖ à son tour, à la peine,D'autres coureurs sont prêts‖ dans la ville prochaine.Sans qu'un instant d'effroi‖ fasse leurs cœurs moins forts,A partir sur la piste‖ et relayer les morts.
Ainsi, quand le canon‖ résonne, que la plaineDe lueurs, de tumulte‖ et de fumée est pleine,Si le fer ou le feu‖ met des hommes à bas,Avec sang-froid, d'un pas‖ égal, les vrais soldats.De gloire militaire‖ et de bravoure avides.Sur le terrain sanglant‖ viennent combler les vides.Mais là c'est la bataille‖ avec son cliquetis.Ici, rien d'enivrant‖ pour ceux qui sont partis.Pour ceux qui partiront.‖ Leur route est solitaire ;Il n'est rien, pour les voir,‖ que l'œil du ciel austère.
Certes des gens portant‖ des dépêches sont loinDes martyrs rayonnants‖ dont le monde a besoinPour faire entrer le jour‖ aux yeux fermés de l'homme.Ils ont l'humilité‖ de la bête de somme.A la fin de leur course,‖ obscurs, lassés, meurtris,Ils se trouvent payés‖ avec un peu de riz.Leur œuvre, dont ils ont‖ vaguement conscience,S'accomplit sans fierté‖ comme sans défaillance.Et cependant les deux‖ coureurs sans feu ni lieu,Gens de si basse espèce‖ et comptant pour si peu.Sont dignes de servir,‖ aux meilleurs, de modèles ;Car ils savent mourir,‖ à leur tâche fidèles,Sans ostentation‖ et sans gémissement.Et tout ce qui nous pousse‖ à jouir lâchementNe les émeut pas plus‖ que la dent de la bêteQui dans leur cœur ouvert‖ à s'enfoncer s'apprête.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 39((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a anime / l'abîme féminine, classiqueb ruisselants / flancs masculine, classiquec villes / tranquilles féminine, classiqued isolé / allé masculine, classiquee règne / craigne féminine, classiquef lieu / bleu masculine, classiqueg farouche / touche féminine, classiqueh tracé / passé masculine, classiquei alcôves / fauves féminine, classiquej blottis / appétits masculine, classiquek forte / emporte féminine, classiquel buissons / frissons masculine, classiquem froissées / pensées féminine, classiquen certain / lointain masculine, classiqueo dépêches / fraîches féminine, classiquep destin / festin masculine, classiqueb jette / ascète féminine, classiquec tout / bout masculine, classiqued inutile / mutile féminine, classiquee font / profond masculine, classiquef nature / dure féminine, classiqueg cou / l'Hindou masculine, classiqueh suprême / lui-même féminine, classiquei pas masculine, classiquej peine / prochaine féminine, classiquek forts / morts masculine, classiquea plaine / pleine féminine, classiqueb bas / soldats masculine, classiquec avides / vides féminine, classiqued cliquetis / partis masculine, classiquee solitaire / austère féminine, classiquea loin / besoin masculine, classiqueb l'homme / somme féminine, classiquec meurtris / riz masculine, classiqued conscience / défaillance féminine, classiquee lieu / peu masculine, classiquef modèles / fidèles féminine, classiqueg gémissement / lâchement masculine, classiqueh bête / s'apprête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources