Drames du peuple, 1885· Autour de nous
Tombés au Champ d’honneur
A l'Exposition‖ universelle, un rudeEt vaillant ouvrier,‖ point dans la multitude,Fourmi prenant sa part‖ d'un labeur grand et fier,Hissait, avec la chaîne,‖ une pièce de fer.Auprès de lui, son fils,‖ grand garçon, presque un homme,Haletant, mais riant‖ à la fatigue en somme,Dans son ascension‖ guidait le bloc pesant.Et parfois tous les deux‖ faisaient halte en causant.Ils parlaient des plaisirs‖ rêvés pour le dimanche.Le fils en habits neufs,‖ la fille en robe blanche,Escortés des parents,‖ sur l'herbe, au bord de l'eau,Doivent aller courir‖ et dîner, s'il fait beau.D'autre part, pour la mère,‖ une surprise est prête,Grand secret strictement‖ gardé jusqu'à sa fête.Et là-dessus de rire,‖ et chacun, à l'envi,De reprendre sa tâche,‖ avec le cœur ravi.
Pendant ce temps, la mère,‖ au logis, que fait-elle ?Du beau jour pressenti‖ la vision est telleQu'en train de repasser‖ la chemise du fils,La chemise aux plis fins,‖ et blanche comme un lys,A laquelle tient tant‖ sa vanité de mère,Elle s'arrête et suit‖ des yeux une chimère.
O simple joie, ô fraîche‖ et blanche floraisonDu cœur, ô marguerite‖ étoilant le gazon,Profite, sans tarder,‖ du ciel qui brille, ô joie !Le malheur est toujours‖ en quête d'une proie.L'inévitable mort‖ est toujours là, guettant.Épanouis-toi donc,‖ fleur qui n'as qu'un instant.Dans un ciel encor pur‖ quand la foudre s'amasse,Invisible, mais prête‖ à sillonner l'espace.D'abord vient un vent frais‖ qui souffle en volupté ;Ainsi, dans le logis,‖ il monte une gaîté.Faite de la rumeur‖ lointaine de la rue.Cependant la rumeur‖ s'approche et s'accentue,Et la femme murmure :‖ « Encor quelque accidentMalheur au vieux trop faible,‖ à l'enfant imprudent.Dans ce vaste Paris !‖ » — Et la rumeur augmente.L'escalier se remplit‖ d'un fracas de tourmente.Il monte des pas lourds.‖ La femme dit : « Mon Dieu !Tout ce bruit me fait peur !‖ … Oh ! si c'était le feu ! »Non ! ce n'est pas le feu.‖ Femme, on frappe à ta porte ;Ouvre, et, si tu le peux,‖ c'est le moment, sois forte.
La sueur sur le front,‖ la face pâle, l'œilÉgaré, le mari‖ se tient droit sur le seuil.La femme, qui pressent‖ un événement grave.Tâche, dans son effroi,‖ de prendre une voix brave :« Eh bien, vieux ! … » Mais la phrase‖ en son gosier se perdPresque aussitôt, devant‖ l'affreux spectacle offert.Sur un brancard, le fils‖ est couché, masse inerte.Il a par un mouchoir‖ la figure couverte ;Mais sur le matelas‖ d'ambulance le sangForme une flaque, puis en longs filets descend,Vermeil sur le fond noir‖ de la toile vernie.Et la mère croit faire‖ une chute infinieDans un gouffre où plus rien‖ n'existe. Elle s'en prendA tout, à son mari‖ sanglotant et pleurant :« Malheureux, qu'as-tu fait‖ de mon fils, de ma vieVoilà ce que devient‖ l'enfant qu'on te confie— Femme, reviens à toi,‖ le destin seul a tort. »
Mais elle, n'entendant‖ rien, répète : « Mort ! mort ! »Et farouche, enlevant‖ le mouchoir qui le cache,Des deux bras au cadavre‖ informe elle s'attache.
Tous les gens qui sont là,‖ compagnons de chantier,Devant ce désespoir‖ âpre, indomptable, entier,Malgré qu'ils aient au cœur‖ une dure cuirasse,Ne savent plus que faire‖ et sont cloués sur place.Et voilà que soudain‖ ils l'entendent crier :« Oh ! le travail, le fourbe‖ et cruel meurtrier,Le tas d'inventions‖ des hommes en délire.Qui brûle, écrase, scie,‖ engloutit et déchire,Par vous, comme par moi,‖ maudit soit tout cela ! »
C'est alors gravement‖ qu'un ouvrier parla.C'était une figure‖ austère à barbe blanche.Quelqu'un qui ne boit pas,‖ mais qui lit le dimanche,Le type à respecter,‖ à redouter parfois.De ceux qui du problème‖ humain cherchent les lois.Qui, pour des temps meilleurs,‖ ont foi dans la scienceEt dans l'ombre, à tâtons,‖ suivant leur conscience.Creusent, perdus sous terre‖ et baignés de sueur,Le chemin vers la vague‖ et lointaine lueur !
Ainsi parla cet homme‖ au milieu du silence :« Femme, sois la douleur‖ et non la violence.Sublimes sont tes pleurs,‖ mais tes cris sont mauvais.Souvent j'ai vu de près‖ la mort où je m'en vais ;J'ai vu bien des tués‖ dans la grande batailleOù la houille s'allume,‖ où le granit se taille.N'importe ! du travail‖ que nul ne parle mal !Lui seul peut préparer‖ le règne triomphalDu Bien, du Juste ; seul,‖ dans la suite des âges.Mener vers l'avenir,‖ entrevu par les sages.De la fraternité‖ des hommes blancs ou noirs,Parce que tous sauront‖ leurs droits — et leurs devoirs. »La fenêtre était grande‖ ouverte. Dans ce vide,S'encadrait un spectacle‖ étonnant et splendide,Tel que pour la mansarde,‖ en haut, parmi les toits,Paris, ami du peuple,‖ en réserve parfois.A l'horizon du soir,‖ empourpré de lumière,Colossalement beau‖ dans sa blancheur de pierre,L'Arc de l'Étoile, l'Arc‖ fait pour vaincre le temps,L'Arc des combats fameux‖ et des noms éclatants.Apparaissait, mêlant,‖ pour mieux écraser l'homme,Les gloires de Paris‖ aux souvenirs de Rome.
« Femme ! ô femme ! Regarde !‖ » Et s'enthousiasmant,L'homme montrait du doigt‖ l'énorme monumentTout baigné de rayons.‖ « Regarde ! Pour construireCe bloc dont chaque pierre‖ offre une gloire à lire.Il a fallu des tas‖ de morts et de blessés,Seuls, au soir des combats,‖ par les plaines laissés…Femme, pleure ton fils !‖ mais sans joindre à ta plainteLa malédiction.‖ Sa mort est chose sainte.Autant que nul soldat‖ par le canon fauché.C'est bien au champ d'honneur‖ que le sort l'a couché.Car, en brave, il servait‖ le Progrès, seule causeRendant la guerre auguste‖ et la paix grandiose ! »
L'homme se tut. La mère,‖ elle, lavait le sangSur le front de son fils.‖ Chacun, en s'effaçant,A son tour s'en allait‖ de la chambre tragique ;Et lui-même, épuisé‖ de force et de logique,L'homme qui semblait fait‖ pour ne souffrir de rien,Le marteleur de fer,‖ le vieux stoïcien.Redescendant, du haut‖ de sa fière parole,Vers la douleur que rien‖ ne dompte et ne console,Finit par sangloter,‖ les larmes l'étouffant,Près de ceux qui pleuraient‖ la mort de leur enfant.
Ces deuils ont disparu.‖ Le temps, que rien n'arrête,N'en a pas moins passé‖ du labeur à la fêteEt, comme un horizon‖ que réduit un miroir,Concentré l'univers,‖ pour le mieux faire voirAux yeux émerveillés‖ et joyeux de la foule.
Et pourtant, c'est trop vrai !‖ plus d'une épave rouleSous les flots miroitants,‖ seuls aperçus d'en haut.Du travail puisque c'est‖ la loi, puisqu'il le faut.Nous, quand de ce travail‖ l'œuvre brille accomplie,Soyons justes pour tous ;‖ empêchons qu'on oublieSachons nous rappeler,‖ rappelons aux heureux,Aux forts, aux triomphants,‖ leurs frères ténébreux.Les aides inconnus,‖ la troupe souterraineQui n'est pas à l'honneur‖ et qui fut à la peine.Tâchons qu'une pensée‖ au moins aille vers ceuxQui, d'une âme loyale‖ et d'un cœur courageux,Creusant le sol, montant‖ les fers, sculptant les frises,Meurent en se vouant‖ aux grandes entreprises.Et de mille façons,‖ martyrs de leur état.Achètent de leur sang‖ le futur résultat.Oh ! — Le rêve franchit,‖ d'un coup d'aile, la grèveOù le fait se débat.‖ — Ce serait un beau rêveQu'à de semblables morts‖ l'avenir accordâtLa colonne qu'on dresse‖ en l'honneur du soldat,Qu'à l'endroit bien en vue‖ où la foule se presse,Où retentit plus fort‖ la commune allégresse,Leur souvenir planât‖ hautement, et qu'on lûtCes mots gravés, comme un‖ adieu, comme un salut« Aux ouvriers tués,‖ la Paix et l'Industrie ;A tous ceux qui sont morts‖ pour elle, la Patrie ! »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 77((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a rude / multitude féminine, classiqueb fier / fer masculine, classiquec homme / somme féminine, classiqued pesant / causant masculine, classiquee dimanche / blanche féminine, classiquef l'eau / beau masculine, classiqueg prête / fête féminine, classiqueh l'envi / ravi masculine, classiquea fait-elle / telle féminine, classiqueb fils / lys masculine, classiquec mère / chimère féminine, classiquea floraison / gazon masculine, classiqueb joie / proie féminine, classiquec guettant / instant masculine, classiqued s'amasse / l'espace féminine, classiquee volupté / gaîté masculine, classiquef rue / s'accentue féminine, classiqueg accident / imprudent masculine, classiqueh augmente / tourmente féminine, classiquei Dieu / feu masculine, classiquej porte / forte féminine, classiquea l'œil / seuil masculine, classiqueb grave / brave féminine, classiquec perd / offert masculine, classiqued inerte / couverte féminine, classiquee sang / descend masculine, non classiquef vernie / infinie féminine, classiqueg prend / pleurant masculine, classiqueh vie / confie féminine, classiquei tort / mort masculine, classiqueb cache / s'attache féminine, classiquea chantier / entier masculine, classiqueb cuirasse / place féminine, classiquec crier / meurtrier masculine, classiqued délire / déchire féminine, classiquee cela / parla masculine, classiqueb blanche / dimanche féminine, classiquec parfois / lois masculine, classiqued science / conscience féminine, classiquee sueur / lueur masculine, classiquea silence / violence féminine, classiqueb mauvais / vais masculine, classiquec bataille / taille féminine, classiqued mal / triomphal masculine, classiquee âges / sages féminine, classiquef noirs / devoirs masculine, classiqueg vide / splendide féminine, classiqueh toits / parfois masculine, classiquei lumière / pierre féminine, classiquej temps / éclatants masculine, classiquek l'homme / Rome féminine, classiquea s'enthousiasmant / monument masculine, classiqueb construire / lire féminine, classiquec blessés / laissés masculine, classiqued plainte / sainte féminine, classiquee fauché / couché masculine, classiquef cause / grandiose féminine, classiquea sang / s'effaçant masculine, non classiqueb tragique / logique féminine, classiquec rien / stoïcien masculine, classiqued parole / console féminine, classiquee l'étouffant / enfant masculine, classiquea n'arrête / fête féminine, classiqueb miroir / voir masculine, classiquec foule / roule féminine, classiqueb haut / faut masculine, classiquec accomplie / oublie féminine, classiqued heureux / ténébreux masculine, classiquee souterraine / peine féminine, classiquef ceux / courageux masculine, classiqueg frises / entreprises féminine, classiqueh état / résultat masculine, classiquei grève / rêve féminine, classiquej accordât / soldat masculine, classiquek presse / allégresse féminine, classiquel lût / salut masculine, classiquem l'Industrie / Patrie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources