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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drames du peuple, 1885· Échappées dans le temps et l’espace

Le Poète de Babel

Armand Renaud· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 96 vers

QUAND les peuples, remplis‖ d'orgueil et de démence,Édifiaient Babel,‖ braquant la tour immenseSur les cieux inconnus,‖ comme pour un assaut,Un poète, les yeux‖ levés vers l'empyrée,Acclamait et guidait‖ cette œuvre immesurée,N'ayant qu'un cri : « Plus haut ! plus haut ! » .

Il était jeune et beau,‖ désiré par les femmesPour son front pâle et pour‖ ses yeux lançant des flammes,Quand, écartant de lui‖ la coupe des festins.Dédaigneux de l'amour,‖ dédaigneux de la terre,Il n'avait plus voulu‖ voir que le but austèreDe conquérir les cieux lointains.

Et depuis si longtemps‖ durait l'œuvre entreprise.Les nations avaient,‖ assise par assise,Entassé tant de blocs‖ de marbre et de granit,Qu'il était maintenant‖ vieux, la face ridée,Ruine où les yeux seuls,‖ flamboyant par l'idée,Vivaient fixés sur le zénith.

Soudain les nations,‖ leurs monarques, leurs prêtresPrirent peur. La fatigue‖ envahit tous les êtres.Il était mort déjà‖ tant d'hommes que chacun,Tout en dissimulant‖ sa secrète pensée,Rêva de sa patrie,‖ à l'abandon laissée.Partir fut le désir commun.

En vain l'œuvre enfonçait‖ ses immenses spiralesSi loin dans les secrets‖ des choses sidérales.Que ceux qui regardaient‖ d'en bas ne savaient plusOù pouvait s'arrêter,‖ par delà les nuages,Le tas des escaliers‖ et des échafaudagesMontant nuit et jour, comme un flux.

Il ne restait plus rien‖ de l'antique délire.Le poète, le front‖ incliné sur sa lyre,Chantait encor le but‖ si longtemps poursuivi.Mais les hommes avaient‖ délaissé leur chimère ;Et, pour se replonger‖ dans le monde éphémère,Tous ils désertaient à l'envi.

Le poète, absorbé‖ dans sa pensée unique.N'aperçut point d'abord‖ cette étrange panique.Mais, un jour qu'il avait‖ dormi profondémentSur le seuil monstrueux‖ du colosse de pierre,Il ne vit plus personne‖ en rouvrant sa paupière.Ce fut comme un effondrement.

Au loin, des éléphants‖ marchant par grandes lignes.Des cavaliers fuyant‖ en échangeant des signesParmi l'amas des chars‖ par des buffles traînés,Voilà la vision,‖ la vision dernièreQu'il eut du genre humain‖ reprenant son ornièreLoin des grands cieux abandonnés.

Le vieux poète alors‖ de l'œuvre tant rêvéeEscalada, pensif,‖ la cime inachevée.

Dans ce vide où de bruit‖ le silence avait faim.Les pas lugubrement‖ sonores des sandalesS'en allaient seuls, redits‖ par les échos sans finQu'à l'envi sanglotaient‖ les piliers et les dalles.

Puis, en haut de la tour‖ qu'il sentait s'écrouler,Il regarda l'azur‖ du ciel se dérouler.Les étoiles mettaient‖ de pâles auréolesSur le front de la nuit ;‖ et partout, dans les airs.On entendait des bruits‖ vagues, des brises mollesQui, comme pour un Dieu,‖ se mêlaient en concerts.C'est alors qu'il laissa‖ de son âme blessée,En rire convulsif,‖ s'échapper sa pensée :

« Stupide genre humain !‖ l'haleine t'a manqué.Dieu garde son royaume,‖ et ta conquête avorte.Retourne dans ta fange,‖ animal efflanqué.Moi, je n'ai qu'à mourir,‖ puisque mon œuvre est morte !

Et, d'un bond, dans l'espace‖ il se jeta grinçant.Et son rêve avec lui‖ s'écrasa dans le sang.

Poète de Babel‖ que le ciel rendait ivre.Lève-toi. Les temps sont venus.Chez les hommes nouveaux,‖ aïeul, tu peux revivre.Les cieux maintenant sont connus.

Toujours, toujours plus haut,‖ cette fois sans descendre,On monte, on monte jour et nuit.Les générations‖ s'écroulent dans la cendre,Mais l'ascension se poursuit.

Et l'esprit à l'esprit,‖ pour conquérir l'espace.Infiniment porte secours.Et l'homme d'avancer‖ jamais plus ne se lasseQue l'espace de fuir toujours.

Poète épris d'un rêve‖ impossible et sublime,Dresse le front ! c'est grand, c'est beau.La matière échouait‖ à pénétrer l'abîme ;Le chiffre y tient droit son flambeau.

Les tiens avaient à peine‖ entrevu, dans les choses.Le mystère qui couvre tout.Ils voulaient envahir‖ un ciel, saisir des causes,Comptant se reposer au bout.

Nous ! jamais de repos,‖ de halte ni de trêve !Tout espoir d'un terme est banni.Plus s'étend le réel,‖ plus s'ouvre notre rêve ;Car ce rêve, c'est l'infini.

Et nous avancerons‖ toujours, toujours plus vite.Allant de mieux à mieux encor.Ayant, pour nous conduire‖ au progrès sans limite,L'avenir, éternel essor !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8(aabccb) 2(aa) 9(abab) 1(aabcbcdd)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (74 de 12, 22 de 8)· profil 8, 6−6
Strophes
9 quatrains, 8 sizains, 2 distiques, 1 huitain
Mots à la rime
a démence / immense féminine, classiqueb assaut / haut masculine, classiquec l'empyrée / immesurée féminine, classiquea femmes / flammes féminine, classiqueb festins / lointains masculine, classiquec terre / austère féminine, classiquea entreprise / assise féminine, classiqueb granit / zénith masculine, classiquec ridée / l'idée féminine, classiquea prêtres / êtres féminine, classiqueb chacun / commun masculine, classiquec pensée / laissée féminine, classiquea spirales / sidérales féminine, classiqueb plus / flux masculine, classiquec nuages / échafaudages féminine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb poursuivi / l'envi masculine, classiquec chimère / éphémère féminine, classiquea unique / panique féminine, classiqueb profondément / effondrement masculine, classiquec pierre / paupière féminine, classiquea lignes / signes féminine, classiqueb traînés / abandonnés masculine, classiquec dernière / ornière féminine, classiquea rêvée / inachevée féminine, classiquea faim / fin masculine, classiqueb sandales / dalles féminine, classiquea s'écrouler / dérouler masculine, classiqueb auréoles / molles féminine, classiquec airs / concerts masculine, classiqued blessée / pensée féminine, classiquea manqué / efflanqué masculine, classiqueb avorte / morte féminine, classiquea grinçant / sang masculine, non classiquea ivre / revivre féminine, classiqueb venus / connus masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb nuit / poursuit masculine, classiquea l'espace / lasse féminine, classiqueb secours / toujours masculine, classiquea sublime / l'abîme féminine, classiqueb beau / flambeau masculine, classiquea choses / causes féminine, classiqueb tout / bout masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb banni / l'infini masculine, classiquea vite / limite féminine, classiqueb encor / essor masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation archive.org· Sources