Poésies, 1860· Les nuits persanes· L’être aime
L’Être aimé
IL a la forme masculineEt la féminine rondeur.En lui leur beauté se combinePour écarter toute laideur.
Sans tes fatalités impures,Femme, il te prend ta volupté.Semblables sont vos chevelures.Il n'a pas ta fragilité.
Son front, d'où jaillit la lumière,Révèle l'homme aux pensers forts ;Mais sans brutalité grossière,Sans lourde charpente du corps.
Dégoût de l'homme et de la femmeDont mon cœur était opprimé,Il m'en délivre, et dans mon âmeJe possède enfin l'être aimé !
Sous un toit de marbre, portéPar de sveltes colonnes rondes,Je m'accroupis, pendant l'été,Devant tes prunelles profondes.
Une eau que recueille le toit,Sur ce toit carré se diviseEu quatre nappes tombant droit,Du carré figure précise.
En tons plus vagues et plus purs,Mes yeux perçoivent l'apparenceDu paysage, par ces mursA la liquide transparence.
Au soleil s'irisant parfois,Une des nappes se colore ;Et dans tes prunelles je voisLes teintes de l'amour éclore.
Je regardai l'être aimé,Et je le vis beau, mais pâleA le croire transforméComme on l'est après le râle.
Je le savais bien vivant,Mais je craignis un présage,Et je sanglotai devantLa pâleur de ce visage.
Il me dit : « Reviens à toi.Puisque ma pâleur est belle,Adore-la sans effroi.Le Beau, c'est chose immortelle.
« Si je pâlis, c'est d'amour,C'est d'amour que je succombe.Ma pâleur préside au jourQui luit sans fin sur la tombe. »
Mon oreille était sur son cœurQui battait, perceptible à peine.En haut, le ciel triomphateurRayonnait dans la nuit sereine.
Et comparant le ciel si grandAu point qui concentrait mon rêve,Je m'indignais que mon tyranFût chose si frêle et si brève.
Mais du fugitif battementCherchant à tracer la limite,Je vis avec étonnementQue l'Océan par lui palpite ;
Que par lui palpite le vent,Et que, base des bleus pilastres,En s'abaissant ou s'élevant,Il fait palpiter jusqu'aux astres.
Quand je regarde mes penséesEn moi-même pris pour miroir,J'aperçois des formes glacéesDans des vieux cercueils de bois noir.
Ces créations de mon êtreCherchent, dans leurs ais vermoulus,Quand elles ont pu me connaître.Moi-même je ne le sais plus.
Mais honteux de ma clarté morte,De ma déchéance affligé,Sur l'être aimé quand je reporteMon regard d'angoisse chargé,
Soudain j'y trouve mes penséesCeintes d'éclat surnaturel,De leurs splendeurs entrelacéesMe faisant un rêve immortel.
Reposant près de l'être aimé,J'entendis dans la solitudeDe notre jardin parfuméUne rumeur de multitude.
Par quatre portes débordant,Les hommes, enfants de l'aurore,Du Nord, de l'Est, de l'Occident,Entraient toujours, entraient encore.
Et tous, défilant à leur tour,Mettaient un baiser sur la boucheDe l'être ivre de leur amour.Moi, j'en souriais sur la couche ;
Car, fidèle autant que pervers,L'être aux trahisons sans blessurePuisait l'amour dans l'universPour me le verser à mesure.
Pour me parfumer les chemins,Pour noyer mes pensers moroses,L'être aimé jetait sur mes mainsDes gouttes d'essence de roses.
Mais chaque goutte de cette eau,Des sucs les plus tendres formée,Faisait à l'instant sur ma peauNaître une plaie envenimée.
De ses ongles, dans sa douleur,L'être aimé s'ouvrit la poitrine,Dont sur moi le sang le meilleurJaillit en source purpurine.
Plus de blessures me cuisant !Le sang, après les avoir closes,A mes mains donnait à présentLa teinte et le parfum des roses.
Étalant son corps sculptural,L'être provoquait mon étreinte.Je m'en abstenais, dans la crainteDe profaner un idéal.
Prenant en pitié la tortureDe mon désir mal contenu : «Aime, dit-il, mon torse nu.L'idéal tient à la nature. »
Alors je plongeai dans la chair,Des sens j'excitai la folie,Non sans regret que cette lieSouillât le rêve qui m'est cher.
Mais lien secret des abîmes,Plus je lâchais la bride aux sens,Plus l'âme, comme un pur encens,Montait haut dans les deux sublimes.
Attendant l'être' aimé le soir,Je désirai mêler l'ivresseA la volupté, dans l'espoirD'une plus complète caresse.
A la taverne je courus,Et j'y fis remplir une amphoreAvec le vin des meilleurs crus,Un vin mousseux, couleur d'aurore.
Mais l'être aimé jeta le vin,En me disant, non sans colère : «A s'enivrer l'on cherche en vain,Si l'on ne s'enivre d'eau claire. »
Et ses mains ayant rassembléD'une source la pure essence : «Bois, » dit-il. Je bus et roulaiEntre ses bras, sans connaissance.
Ma main caressait‖ sa forme endormie,Qui, sous l'ombre fraîche,‖ après la chaleur,Savourait la brise‖ avec anémie,Et vivait à peine‖ autant qu'une fleur.
Au sein frissonnant,‖ à l'œil noir de fièvre,Aux baisers de feu‖ volant par essaim,Avait succédé‖ le calme à la lèvre,Et le calme aux yeux,‖ et le calme au sein.
Mais inerte, en vain,‖ sommeillait la forme ;En vain, sans désir,‖ la chair reposait.Je sentais l'amour,‖ tout un gouffre énorme,Qui sous l'apparent‖ miroir se creusait.
Et plus la surface‖ était immobile,Mieux je distinguais‖ dans les profondeursSpasmes et frissons,‖ par mille et par mille,Me faisant mourir‖ à leur trop d'ardeurs.
Versification
- Forme
- 40 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 36(abab) 4(abba)
- Mètre
- Vers de 8, 7 et 10 syllabes (128 de 8, 16 de 7, 16 de 10)· profil 7, 8, 5+5
- Strophes
- 40 quatrains
- Mots à la rime
- a masculine / combine féminine, classiqueb rondeur / laideur masculine, classiquea impures / chevelures féminine, classiqueb volupté / fragilité masculine, classiquea lumière / grossière féminine, classiqueb forts / corps masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb opprimé / aimé masculine, classiquea porté / l'été masculine, classiqueb rondes / profondes féminine, classiquea toit / droit masculine, classiqueb divise / précise féminine, classiquea purs / murs masculine, classiqueb l'apparence / transparence féminine, classiquea parfois / vois masculine, classiqueb colore / éclore féminine, classiquea aimé / transformé masculine, classiqueb pâle / râle féminine, classiquea vivant / devant masculine, classiqueb présage / visage féminine, classiquea toi / effroi masculine, classiqueb belle / immortelle féminine, classiquea d'amour / jour masculine, classiqueb succombe / tombe féminine, classiquea cœur / triomphateur masculine, classiqueb peine / sereine féminine, classiquea grand / tyran masculine, non classiqueb rêve / brève féminine, classiquea battement / étonnement masculine, classiqueb limite / palpite féminine, classiquea vent / s'élevant masculine, classiqueb pilastres / astres féminine, classiquea pensées / glacées féminine, classiqueb miroir / noir masculine, classiquea être / connaître féminine, classiqueb vermoulus / plus masculine, classiquea morte / reporte féminine, classiqueb affligé / chargé masculine, classiquea pensées / entrelacées féminine, classiqueb surnaturel / immortel masculine, classiquea aimé / parfumé masculine, classiqueb solitude / multitude féminine, classiquea débordant / l'Occident masculine, classiqueb l'aurore / encore féminine, classiquea tour / amour masculine, classiqueb bouche / couche féminine, classiquea pervers / l'univers masculine, classiqueb blessure / mesure féminine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb moroses / roses féminine, classiquea eau / peau masculine, classiqueb formée / envenimée féminine, classiquea douleur / meilleur masculine, classiqueb poitrine / purpurine féminine, classiquea cuisant / présent masculine, classiqueb closes / roses féminine, classiquea sculptural / idéal masculine, classiqueb étreinte / crainte féminine, classiquea torture / nature féminine, classiqueb contenu / nu masculine, classiquea chair / cher masculine, classiqueb folie / lie féminine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb sens / encens masculine, classiquea soir / l'espoir masculine, classiqueb l'ivresse / caresse féminine, classiquea courus / crus masculine, classiqueb amphore / d'aurore féminine, classiquea vin / vain masculine, classiqueb colère / claire féminine, classiquea rassemblé / roulai masculine, classiqueb essence / connaissance féminine, équivalentea endormie / anémie féminine, classiqueb chaleur / fleur masculine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb essaim / sein masculine, classiquea forme / énorme féminine, classiqueb reposait / creusait masculine, classiquea immobile / mille féminine, classiqueb profondeurs / d'ardeurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources