Poésies, 1860· Les nuits persanes· Songes d’opium
La dernière Goutte
J’ÉTAIS en haut d’une colonne,D'une colonne de feu clair,Dans l'univers qui tourbillonne,S'allongeant du ciel à l'enfer.
J'avais tant souffert par mon rêve,Tant goûté de bonheur par lui,Que le réel manquait de sèvePour vivre où ce rêve avait lui.
Eu vain les deuils et les délicesDe l'univers illimitéMontaient, innombrables milices,A l'assaut de ma sommité ;
Je conservais ma solitude,Dédaigneux des créationsQui flottaient dans l'incertitudeDes incomplètes passions.
Pourtant quand des multiples fièvresL'espace fut débarrassé,Que, ma coupe magique aux lèvres,Je me crus à moi seul laissé,
Tout à coup j'aperçus un êtrePrès de moi debout et muet,Qu'à demi je crus reconnaître,Et dont sur moi l'œil influait.
Était-ce la femme adorée,Jadis morte en pressant mes mains ?L'être flottait, cime éthéréeDes plus doux sentiments humains.
Tout mon rêve surgit en face ;Mais d'orgueil mon rêve était fait,Sur un dévoûment qui s'effaceSa grandeur glissait sans effet.
Et l'être, en s'oubliant lui-même,En mettant à mes pieds son cœur,Pulvérisait le diadèmeDe mon égoïsme vainqueur.
Je soulevai, dans ma déroute,Ma coupe sonnant creux déjà,Et j'en bus la dernière-goutte.Un rêve encor s'en dégagea.
Mais d'un miroir il prit la teinte ;Et tout s'y fondit, terre et ciel,Mes luttes, mon orgueil, ma crainte,En reflet d'amour éternel.
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a colonne / tourbillonne féminine, classiqueb clair / l'enfer masculine, classiquea rêve / sève féminine, classiqueb lui masculine, classiquea délices / milices féminine, classiqueb illimité / sommité masculine, classiquea solitude / l'incertitude féminine, classiqueb créations / passions masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb débarrassé / laissé masculine, classiquea être / reconnaître féminine, classiqueb muet / influait masculine, classiquea adorée / éthérée féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea face / s'efface féminine, classiqueb fait / effet masculine, classiquea lui-même / diadème féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquea déroute / dernière-goutte féminine, classiqueb déjà / dégagea masculine, classiquea teinte / crainte féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources